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92e année

Alban de Luca

D’une rive à l’autre

La société Archeon, dirigée par Alban De Luca a été primée cette année dans la catégorie « traitement des patients atteints du coronavirus » pour déployer une solution de monitoring de la ventilation mécanique. À la clé, un financement d’un million d’euros de l’Union européenne. JDP

En choisissant Archeon comme patronyme de sa société, Alban De Luca emprunte à la mythologie grecque pour afficher ses ambitions humanitaires : sauver un maximum de vies. Si, l’Achéron est une branche de la rivière souterraine du Styx, sur laquelle Charon transportait en barque les âmes des défunts vers les Enfers, l’Archeon de notre ingénieur bisontin entend lui, user de l’intelligence artificielle pour aider les secouristes à court-circuiter “le passeur d’âmes” et ramener les patients en arrêt cardiaque “d’une rive à l’autre”.

Il est d’ailleurs amusant de constater que c’est d’un subtil déplacement d’“R” que l’on passe d’une graphie à l’autre : cet “air” dont la gestion précise des paramètres s’avère capitale dans la réussite d’une réanimation cardiovasculaire. L’arrêt cardiaque est la première cause de mortalité dans le monde. Cela représente 17 millions de décès annuels sur l’ensemble de la planète et 50.000 morts par an en France (350 arrêts annuels rien qu’à Besançon). Des chiffres qui, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), devraient doubler d’ici à 2024 en raison de l’augmentation des maladies cardiovasculaires et du vieillissement de la population.

Une situation qu’Alban De Luca entend bien améliorer grâce à EOlife, un outil innovant qui mesure les paramètres ventilatoires et donne un retour en temps réel aux secouristes sur la qualité de la ventilation prodiguée au patient. Dans le détail, un capteur non invasif innovant couplé à une intelligence artificielle embarquée analyse les échanges gazeux de la ventilation, ainsi que son rythme. Elle permet ainsi une auto-interprétation des variables mesurées en fonction du profil de patient rencontré. Des pictogrammes de couleur : zone verte, bleu et rouge alarment sur les paramètres ventilatoires (fréquence, volume insufflé, volume courant, fuites pour mauvaise position du masque...).

Un virage radical vers la santé

Toutes ces données sont enregistrées et transférées pour une amélioration continue du dispositif. À l’origine du développement de cet outil de la health tech qui donne un nouveau souffle au massage cardiaque : une dyade faite de destin contrarié et de rencontre salvatrice. « Après l’obtention de ma licence en ingénierie mécanique à l’université de de Franche-Comté (UFC), j’avais cette envie de faire carrière dans le domaine de l’automobile », raconte Alban De Luca. Nous sommes alors en 2008 est cette industrie est la première grande victime de la crise financière. Les annonces de fermeture d’usines se multiplient.

Aucun constructeur n’échappe à une révision drastique de ses perspectives de bénéfices. Une situation qui douche les espoirs du jeune Alban. Désireux d’assurer son avenir, celui-ci va ainsi prendre un virage radical en direction de la santé, sans pour autant mettre un coup de frein définitif sur son appétence à la mécanique. Il choisit alors d’intégrer le prestigieux Institut supérieur d’ingénieurs de Franche-Comté (ISIFC), l’une des premières écoles à proposer la délivrance d’un diplôme en génie biomédical.

« Par son approche pluridisciplinaire ce cursus fait cohabiter la double culture de l’ingénierie et du médical, avec des cours de médecine et d’anatomie. Sans oublier un important volet sur les aspects réglementaires liés à la conception d’un produit de santé ». Master en ingénierie biomédicale en poche, Alban De Luca intègre en 2012, le Centre d’investigation clinique du CHRU de Besançon et fait la rencontre du docteur urgentiste Abdo Khoury. Précurseur de nombreuses innovations dans le domaine de la ventilation, l’homme à l’idée de travailler sur la qualité de l’oxygénation en amont de la prise en charge d’un patient aux urgences.

Un taux de survie en réanimation cardiaque qui plafonne

« Beaucoup de choses avaient déjà été faites à destination des professionnels des hôpitaux, mais peu pour la réanimation sur les premiers secours. Nous avons donc réfléchi à une solution pour aider les acteurs de la réanimation (pompiers, ambulanciers, associations humanitaires...) à prendre des décisions vitales et effectuer les bons gestes. Le challenge étant de réussir à apporter sur le terrain un outil de pointe, qui soit à la fois performant, intuitif et ne nécessitant que peu de gestes techniques. En effet, la plupart des intervenants sont des volontaires qui ne sont pas forcément des experts du cardiaque. Ils ont souvent très peu de matériel et ne font pas forcément les gestes de réanimation correctement. Ils agissent en situation de stress important et devant des familles en état de choc... Autant d’obstacles à la mise en oeuvre de soins de qualité ».

« Une ventilation efficace et protectrice permet de réduire le temps de séjour en soins intensifs de 2,4 jours »

Dans le détail, la réanimation cardiovasculaire nécessite idéalement deux secouristes. Le premier pratique un massage cardiaque qui remet le coeur en mouvement pour irriguer le cerveau en sang et donc en oxygène. À partir d’un certain temps, un second intervenant agit sur la ventilation. Cela crée une pression positive dans les voies aériennes du patient qui gonfle les poumons et dilate les vaisseaux pulmonaires, permettant l’administration d’oxygène et surtout l’élimination du gaz carbonique.

Ces deux opérations, si elles ne sont pas exécutées parfaitement, augmentent fortement les risques de séquelles neurologiques et de mortalité. Dans la pratique, on relève 80 % de cas d’hyperventilation. Ce fléau réduit de 70 % les chances de survie du patient. Depuis 20 ans, le taux de survie en cas de réanimation cardiaque plafonne désespérément à 5 %. La mission que s’est fixée Archeon est de proposer des technologies de rupture fondées sur le développement de capteurs innovants et sur l’intelligence artificielle pour permettre aux premiers secours une meilleure prise en charge des urgences vitales.

D’un air à l’autre

Le projet associe la société Polycaptil et son ingénieur en systèmes électroniques embarqués Pierre-Édouard Saillard. En 2014, la preuve de concept est là, validée par des tests en simulation réalisés auprès de 140 participants (médecins réanimateurs, ambulanciers, pompiers...). Ces derniers ont permis de démontrer que sans le dispositif, la ventilation n’est conforme qu’à 15 % seulement par rapport aux recommandations internationales. Avec, une augmentation de 75 % de la performance de la réanimation est constatée. Autre atout : une réduction du temps d’hospitalisation et des coûts de réhabilitation.

« Une ventilation efficace et protectrice permet de réduire le temps de séjour en soins intensifs de 2,4 jours. Cela représenterait, en France, une économie potentielle de 7.653 euros par patient pour la caisse d’assurance maladie rien qu’en frais d’hospitalisation et environ 1.528 euros pour les mutuelles, soit un gain annuel de près de 380 millions d’euros », lance le fondateur. Là s’arrêtait les prérogatives de la recherche fondamentale, de même les financements de Bpifrance, du Grand Besançon et de l’Europe arrivaient à leur terme. Quid de la suite ? Alban de Luca et Pierre-Édouard Saillard décident alors de racheter leurs travaux et deux brevets pour créer Archeon, en février 2018. La start-up étant hébergée par la pépinière d’entreprise de Temis Innovation à Besançon.

« Le choix de l’entrepreneuriat m’évitait l’écueil de l’effet entonnoir de la recherche, de m’enfermer dans quelque chose de trop pointu. Pour moi, qui suis si curieux de nature, cela ne m’aurait pas convenu », confie celui dont le côté “rebelle” s’est aussi exprimé côté scène. De 2007 à 2015, notre homme fut en effet le chanteur et guitariste du groupe de rock bisontin Slide on Venus. Consacré “Meilleur groupe rock français” au Gibus à Paris à l’automne 2010, la formation musicale s’est même offerte l’Olympia en mars 2011.

Covid et nouvelles stratégies

Alors bien lancé sur la voie médicale, Archéon et EOlife en plein développement sont faits lauréats, en juillet 2018, du concours iLab 2018, récompensant les start-up les plus prometteuses de la Deep Tech (porteuses de technologies de rupture). À la clé, une importante subvention qui permet à la fois les premiers recrutements et la mise en place d’un prototype fonctionnel. La suite s’enchaîne très vite et les récompenses pleuvent : Archeon est nommée dans le top 500 mondial de la Deep Tech, est récompensée par le Grand prix innovation au congrès E-HealthWorld 2019. La même année, l’entreprise qui a déménagé au centre-ville de Besançon remporte le Prix coup de coeur à la cinquième journée start-up innovantes du Snitem et signe un partenariat avec les pompiers de Paris.

Fin 2019, EOlife est testé au sein de l’hôpital Gemelli de l’université du sacré coeur de Rome dans le cadre du projet No-Fear, dans le but de valider pour la première fois cette technologie dans un exercice de simulation de catastrophe Européen. Au printemps 2020, alors que le développement d’EOlife était en phase de finalisation les frontières chinoises ferment et le coronavirus fait son entrée sur le territoire français. « Notre fournisseur lillois en électronique ne pouvait plus s’approvisionner, ils nous a fallu trouver de nouveaux grossistes en Europe et revoir en partie la conception du produit pour intégrer de nouveaux composants (les seuls alors disponibles sur le marché) ».

Un succès au rendez-vous

En parallèle, en pleine crise des ventilateurs dans les hôpitaux (déficit criant d’appareils et ventilateurs de secours trop peu précis pouvant entrainer, par des erreurs de réglages une aggravation voire la mort des patients), le professeur Herwan l’Her, chef de service en réanimation médicale du CHU de Brest, désireux de tester d’autres solutions face à la crise, contacte Alban De Luca : « Nous lui avons fournis des prototypes d’EOlife qu’il a testés en situation sur ses ventilateurs plusieurs semaines. Nous avons ensuite modifié notre logiciel en fonction de ses retours, pour répondre au mieux aux insuffisances respiratoires aigües des patients atteints par le coronavirus ».

Le succès est au rendez-vous et Archeon obtient une dérogation de mise sur le marché anticipée délivrée par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) leur permettant de déployer EOlife dans les services de réanimation Français. La start-up répond à un appel à projet de la commission européenne. Elle est sélectionnée parmi 1.400 entreprises et fait partie des quatre françaises sur 36 lauréates, à décrocher un financement d’un million d’euros pour lutter contre la crise sanitaire actuelle.

« Avec ce nouvel apport de capital, nous allons pouvoir développer nos deux projets en parallèle : l’un sur le monitoring de la ventilation mécanique en milieu hospitalier et l’autre- la solution EOlife historique - sur l’arrêt cardiopulmonaire, dont le label CE vient de nous être accordé. Un nouveau déménagement de l’entreprise est dans les cartons, afin d’intégrer un atelier de prototypage et d’accueillir de nouveaux collaborateurs. Nous serons ainsi passés de six à une quinzaine de salariés en un an », annonce fièrement Alban De Luca qui espère voir ses innovations être présentes d’ici un an dans la plupart des pays d’Europe et pourquoi pas aux États-Unis.

Voir aussi : Une entreprise bisontine finaliste des trophées INPI

Frédéric Chevalier