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92e année

Au nom du père

Julia Cattin. À la tête du groupe Momentum, la jeune chef d’entreprise mène de front la direction de Fimm à Joigny, de Manuvit et de Whiptruck à La-Ferté-Macé dans l’Orne en portant un regard nouveau sur le secteur industriel.

Le 29 avril dernier, Élisabeth Moreno, la ministre déléguée auprès du Premier ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances, effectuait un déplacement très remarqué dans le nord de l’Yonne, sur le thème de l’émancipation économique des femmes en milieu rural. Un transport ministériel qui s’est achevé par la visite de l’entreprise Fimm d’où la représentante du Gouvernement a annoncé le lancement d’un appel à projets national visant à favoriser l’entrepreneuriat au féminin. Une déclaration à valeur de symbole pour Julia Cattin. Depuis 2014, la présidente - directrice générale de Momentum - la holding à laquelle appartient le fabricant jovinien de matériels de manutention - conduit à la destinée d’une centaine de collaborateurs répartis sur deux sites, en Bourgogne et en Normandie. Le travail accompli à la tête du groupe lui vaut d’être désignée en 2019, à tout juste 30 ans, “Femme entrepreneur de l’année” aux Trophées des femmes de l’industrie. Une formidable trajectoire née, pourtant, d’un événement tragique : la disparition subite de son père, Roland, alors qu’elle poursuivait à cette époque ses études à Milan et « qu’on l’imaginait plutôt chez L’Oréal qu’ailleurs ».

À seulement 26 ans et alors qu’elle se prédestinait à une toute autre carrière, elle a finalement repris la société de son père, à son décès, devenant ainsi P-DG de Momentum. Aujourd’hui, la jeune dirigeante, femme entrepreneur de l’année 2019, partage sa vie entre l’Yonne, l’Orne et Paris. DR

« Je n’étais pas du tout préparée à reprendre ses activités dont il ne me parlait jamais, même si j’ai toujours baigné dans un environnement d’entrepreneurs », souligne la jeune dirigeante, toujours aussi émue à l’évocation de son père. « J’ai souhaité protéger ma mère et ma sœur. J’ai oublié que j’étais une femme, que j’avais 26 ans et qu’il s’agissait a priori d’un milieu masculin… » Diplômée en économie, l’étudiante sérieuse enfile le costume de chef d’entreprise et assure la succession. Elle découvre les process industriels, le droit social - « la finance je l’ai apprise sur le tas en me confrontant aux difficultés financières auxquelles mon père faisait face » - ou les relations avec les fournisseurs, dans l’action. Avec rigueur et pragmatisme. « Je me suis attachée aux personnes avec qui je travaille, je me suis attachée à ce business… », confesse-t-elle. Dès 2016, elle se retrouve à devoir prendre une décision stratégique sur le plan économique, mais aussi douloureuse d’un point de vue affectif  : la vente de Time, porté à bout de bras par son père, au groupe Rossignol pour un euro symbolique. Au sein du portefeuille de Momentum, l’équipementier haut-de-gamme de cycles connaît des pertes importantes qui menacent la santé financière du groupe. « Je me doutais qu’il y avait des problèmes avec Time mais mon père était très discret. Il n’aurait pas pu prendre cette décision parce qu’il y était trop attaché. »

«  J’ai oublié que j’étais une femme, que j’avais 26 ans et qu’il s’agissait a priori d’un milieu masculin…  »

Si les produits de l’entreprise nivernaise - les pédales automatiques et les cadres conçus pour le cyclisme de compétition - obéissaient à une forte valeur marketing avec une attention particulière portée au design, Julia Cattin se retrouve, dès lors, à la tête de trois entreprises aux connotations industrielles plus marquées - Fimm, Manuvit et Whiptruck (racheté en 2015) sont toutes spécialisées dans la fabrication de solutions de manutention. « Dans ce secteur j’ai trouvé que l’image de marque n’était pas prépondérante. Je me suis alors intéressée à travailler la différenciation produit, la marque pour qu’un diable soit reconnaissable parmi tous les autres, mais aussi à valoriser et à communiquer notre savoir-faire. » Côté management, la jeune dirigeante a trouvé ses marques en partageant son emploi du temps entre l’Yonne, l’Orne et une journée de télétravail à Paris où elle réside avec son conjoint. Elle envisage néanmoins de s’installer prochainement en Bourgogne.

L’industrie et les défis de demain

À 32 ans, Julia Cattin peut finalement se prévaloir d’avoir acquis une solide expérience de la direction d’entreprise tout en conservant un regard nouveau sur un univers industriel en pleine mutation. « Les industriels sont au contact de personnes parfois en grande difficulté et je considère que nous avons un rôle à jouer par rapport à cela. Je n’ai pas de solution miracle mais c’est un sujet qui me préoccupe et sur lequel je réfléchis. » Cette fibre humaniste, la jeune femme l’a toujours chevillée au corps. En 2012, et alors qu’elle était en vacances en Thaïlande, l’étudiante d’alors avait imaginé éloigner les petites filles des réseaux de prostitution pour lesquels leur mère travaillait, en leur proposant d’autres modèles féminins, par des parrainages avec des étudiantes notamment.
Élue vice-présidente à la CCI de l’Yonne en charge du numérique, Julia Cattin a profité de «  la prime à la jeunesse  » pour s’emparer de ce dossier complexe, mais pourtant indispensable à l’attractivité économique du territoire. Au même titre que celui de la transition écologique qui place, elle, les entreprises industrielles face à des défis colossaux. Fimm a pour cela intégré le label Coq Vert porté par l’Ademe et Bpifrance. Cette communauté « d’entrepreneurs militants » s’engage à suivre un programme de transformation vertueuse dans différents secteurs comme la gestion des déchets ou la réduction des consommations. « Nous allons mettre en place un système innovant qui va nous permettre de récupérer la chaleur de la ligne de peinture pour la réinjecter dans le process ainsi qu’un système de récupération d’eau de pluie pour alimenter le circuit fermé et compenser le phénomène d’évaporation. » Des enjeux environnementaux auxquels Julia Cattin se montre très sensible. « Les entreprises doivent réfléchir à leur empreinte écologique. Chez Fimm, nous travaillons à comment mieux intégrer les filières du réemploi dans la fabrication de nos appareils pour limiter la consommation de matières premières. C’est pour cela que je suis attachée à faire connaître notre marque, notre marque porte le système de valeurs que nous défendons. » Un discours qui tord le cou, au passage, à bien des idées reçues.

Stéphane Bourdier