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92e année

Christine Maffli

Créatrice de métal émouvant.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? », s’interrogeait Lamartine. Assurément oui, répond Christine Maffli. Affirmation qu’elle prouve en créant en 2016 l’atelier de création Venera à Valentigney dans le Doubs, qui donne vie et poésie à d’étonnants objets de métal. JDP

Dans les années 1970 - 1980, il hurlait emprisonné dans les bulles des planches du talentueux dessinateur futuriste Moebius et de ses comparses de la maison d’édition les Humanoïdes associés, créateurs du magazine de bandes dessinées Métal Hurlant. Une décennie plus tôt, il se détachait du rock, poussant toujours plus haut le volume des guitares et de la batterie au gré d’une rythmique puissante, résolument heavy. Un univers riche en testostérone qui sied bien à l’image que l’on se fait du métal, car, vous l’aurez peut-être deviné : c’est bien de lui dont il s’agit ici.

Une matière volontiers jugée froide et austère qui, à Valentigney, dans le Doubs connaît un nouveau karma. Et si à Florence, son cousin le noble bois voit naître - sous la plume de Carlo Collodi - son Geppetto, aux portes de Montbéliard, c’est une authentique “fée bleue” - Christine Maffli - qui éveille à la vie notre métal, lui redonnant alors toutes ses lettres de noblesse. À son contact, cette matière brute, massive, se révèle malléable à souhait. Devenue dentelles fleuries et colorées, elle se métamorphose enfin en origamis métalliques façonnant d’insolites meubles, fresques murales et autres objets décoratifs et design.

Animaux de métal colorés, doux et intemporels

Originaire d’Arménie, Christine Maffli arrive en France à 19 ans. Une enfance en ré majeur et autres clefs de sol, qui ne tournait pas le dos aux arts picturaux, aux collages et modelages d’une famille à dominante artistique, l’a conduite, assez logiquement, à poser son séant sur les bancs de l’école des Beaux-Arts de Belfort. Diplômée, elle débute une carrière d’infographiste et fonde une famille avec un industriel. Un mari qui lui ouvre les portes d’un nouveau monde fait de découpes laser ultraprécises et autres impressions 3D, qui d’emblée la fascinent. Un déclic s’opère alors : elle va utiliser ces savoir-faire dans son univers artistique, créer une alliance improbable entre le beau, la poésie et la robustesse masculine de l’industrie.

« Il a fallu instaurer une relation de confiance réciproque, dans un milieu très masculin »

« En tant qu’artiste, j’ai appris à me réinventer pour développer mes compétences. L’idée de marier ces antagonistes pour créer des objets d’art “utiles” s’est imposée à moi comme une évidence. Je veux créer un pont entre le graphisme et le design, rendre la matière brute sensible », confie-t-elle. Pour relever le challenge, Christine Maffli se forme aux logiciels et au dessin 3D. Fidèle à certaines valeurs, elle n’hésite pas à corser les choses en privilégiant une fabrication 100 % française. L’idée, d’abord simple intuition, s’affine, se peaufine à l’aune des premiers dessins, puis s’affirme enfin en 2016 : date à laquelle l’artiste - hier nymphale - devenue papillon, quitte son emploi pour embrasser pleinement cette nouvelle aventure.

Elle choisit le nom Venera, qui signifie “Venus” en arménien et en russe, clin d’oeil à son pays et à sa féminité dans ce monde viril de l’usinage métallique, qu’elle s’apprête à bousculer de son concept novateur.

Se familiariser avec un grand nombre de techniques

« Les débuts ont été difficiles, notamment dans la recherche de partenaires acceptant de fabriquer mes petites séries d’objets si étrangères à leur production quotidienne. Une prospection qui m’a amenée à entrer dans des univers très variés. Du thermolaquage à la découpe laser, en passant par l’ébavurage et l’impression numérique sur métal, j’ai dû me familiariser avec un grand nombre de techniques afin d’appréhender exactement ce qu’étaient capables de faire ces PME locales pleines de talent que je visitais, tenir compte de leurs contraintes techniques, mais aussi apprivoiser celles des différentes matières : aluminium, acier ou encore inox... limiter le nombre d’interventions humains afin de rester dans des coûts de production raisonnables, pour in fine régler le curseur de ma créativité sur celui de la faisabilité. Puis il a fallu instaurer une relation de confiance réciproque, dans un milieu très masculin », raconte Christine Maffli.

D’Héricourt à Exincourt, elle noue des partenariats, qui au fil du temps, donnent naissance à trois collections. Celle du mobilier, composé - entre autres - de tables d’appoint ou de chevets, prenant tantôt les traits de vaches montbéliardes (à l’origine une commande de l’Office de tourisme de la ville pour les 100 ans de la race) ou d’éléphants (animal porte-bonheur en Arménie) aux couleurs vives. Vient ensuite l’univers de la décoration murale avec “Trend” : une fresque créative qui permet à chacun d’exprimer son âme d’artiste. Composée de panneaux gris en acier de 30x 30 centimètres que l’on peut relier entre eux, l’œuvre s’anime par l’ajout de pièces colorées en relief aimantées (poisson, bouche, cœur, poupée russe, fleur...), qui se place et se déplace sur le support au gré des envies.

Multiplier les points de vente

Enfin, une collection de petits objets (éléphants, vaches ou chiens) ajoute couleurs et reliefs au pièces du foyer, « parce que, comme le disait si bien Flaubert : “Le superflu est le premier des besoins” ». Si la réalisation des « patrons de métal » (découpe laser, impression numérique et ébavurage) sont confiées aux entreprises du Nord Franche-Comté, la réalisation des dessins techniques et du pliage est le patient travail de notre artiste qui ne compte pas ses heures. Christine Maffli produit de petites séries allant d’une vingtaine d’exemplaires pour les plus grosses œuvres et jusqu’à 200 à 300 pièces pour les petits objets.

Les ventes qui bénéficient d’un bon “bouche à oreille” se font via son site internet, dans des boutiques en Suisse et en Belgique, à l’occasion de journées portes ouvertes de son atelier et bientôt, dans sa propre galerie, à Montbéliard, qui a ouvert en septembre 2020. Pour l’avenir, Christine Maffli ambitionne de nouer des partenariats avec d’autres créateurs pour lancer de nouveaux produits. Elle souhaite aussi trouver un associé, partageant les valeurs de sa marque, afin de développer la partie commerciale et marketing. Enfin, elle compte élargir son réseau de distribution pour multiplier les points de vente en France et à l’international.

Frédéric Chevalier