Morgane Pieters
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Morgane Pieters

Le patrimoine écrit au cœur des mains.

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Portrait de Morgane Pieters
Dans les mains de Morgane Pieters, les livres et le patrimoine papier retrouvent leurs lettres de noblesse. (Crédit : P. Rémy)

Retenue dans la délégation Grand Est pour la 27e édition du Salon international du patrimoine culturel 2022, organisé au Carroussel du Louvre à Paris, l’Ardennaise Morgane Pieters doit sa présence à cet événement à son savoir-faire unique et ancestral, ses efforts pour promouvoir et pérenniser son art et développer sa clientèle. Lors de cette prestigieuse vitrine, réunissant plus de 300 exposants et regroupant 20 000 visiteurs, elle sait, à travers des démonstrations, mettre en lumière un métier d’art, rare et précieux, empreint d’histoire : la restauration d’ouvrages anciens et de documents du patrimoine graphique. « Je lutte chaque jour contre les affres du temps pour sauvegarder le patrimoine... et je gagne ! » s’enthousiasme celle qui profite de cette plateforme unique d’échanges pour établir des contacts avec un public de prescripteurs, pourvoyeurs de commandes professionnelles, de propriétaires de biens mais aussi de visiteurs connaisseurs et passionnés.

Après avoir vécu sa jeunesse dans le petit village de Marfaux, dans la montagne de Reims et obtenu un bac littéraire, cette fille d’enseignants a passé une licence de lettres modernes à Reims. C’est à cette période que va se dessiner le choix d’une vie. « En deuxième année de faculté, j’ai découvert le patrimoine écrit, les manuscrits médiévaux, les incunables (livre imprimé sous la presse à l’aide de caractères mobiles fondus en métal), les gravures et les reliures. Une voie qu’une conseillère d’orientation m’avait pourtant dissuadé de prendre. Pour moi, ça a été tentaculaire. J’ai été galvanisée. Et c’est dans ce domaine mêlant esprit d’analyse et de recherche avec une dextérité manuelle, que je me suis épanouie », confie-t-elle. « C’est à partir de là, en tout cas, que je me suis spécialisée dans le monde du livre, en commençant à travailler en bibliothèque patrimoniale à Beauvais, puis à Amiens, à la Bibliothèque universitaire de Picardie où j’étais en charge de la conservation des livres anciens et précieux ainsi que du dépôt d’archives du fondateur de l’Université, Robert Mallet. »

« Ma démarche est avant tout respectueuse du document qui m’est confié. Mon intervention permet une conservation pérenne et une réversibilité complète. »

Parallèlement à cela, elle réussit en 2012 un Master Métiers du livre et du Patrimoine à Troyes, puis un CAP d’Art de la reliure et de la dorure en 2013 avant, dans sa quête d’en savoir toujours plus, de suivre une formation pratique de restauration de livres anciens ponctuée par un nouveau diplôme en 2016 : une licence professionnelle métiers des bibliothèques. En 2015, Morgane Pieters qui avait auparavant travaillé quelques années avec l’imprimeur carolomacérien François Quinard à Arch Libris, s’installe à son compte en ouvrant un atelier-école au 10, avenue Forest, à Charleville-Mézières pour y exercer à temps plein.

CONSERVATION, RESTAURATION ET CREATIONS

« J’avais de plus en plus de commandes et besoin d’un espace suffisant pour œuvrer sur de grands formats ». Elle affirme alors très vite ses compétences dans des prestations de reliure et de restauration de livres anciens avec notamment « un manuscrit du XIIe siècle, un recueil de textes de Guillaume de Saint-Thierry » ainsi que des documents graphiques (affiches, estampes, dessins). Tout en excellant aussi dans la confection d’objets utilisant du papier (marionnettes, ombrelles, éventails, jouets d’enfants, écrins à médailles). En effet, après avoir rencontré en 2017 lors d’une résidence au Maroc, l’artiste-peintre Hicham Bermaky, Morgane Pieters se lance dans la création de livres-objets uniques et improbables, imaginés et réalisés avec celui qui est devenu son époux.

Stages et cours

« Ses idées et ma technicité vont bien ensemble, au point que nous avons été récompensés plusieurs fois lors des Noël de l’Art à Reims ou à d’autres concours », indique-t-elle. Cet ensemble d’activités lui permet de toucher en Belgique, dans le Grand Est et à Paris, un public de plus en plus large, satisfait d’assurer ainsi la sauvegarde de son patrimoine. « Ma démarche est avant tout respectueuse du document qui m’est confié. Mon intervention permet une conservation pérenne et une réversibilité complète. » Elle a aussi réalisé, entre autres, des carrés de soie pour la maison Hermès, un écrin d’Horace Vernet (peintre du XIXe) et une œuvre originale de Jean Tinguely (sculpteur-peintre). Elle est, par ailleurs, régulièrement sollicitée par des institutions publiques locales : Musée de l’Ardenne, Musée Rimbaud et médiathèque « Voyelles ».

Rapidement devenue une référence dans son domaine, la petite-fille du sculpteur ardennais Michel Gillet a même ajouté une corde à son arc en formant des débutants, particuliers, relieurs, collectionneurs, propriétaires et professionnels de bibliothèques et de musées à la conservation et la valorisation du patrimoine écrit. La Carolomacérienne organise ainsi une douzaine de stages dans l’année traitant de différentes thématiques « afin de montrer ce qu’il faut faire et ne pas faire avec des livres anciens ». L’objectif étant de « partager les connaissances techniques et historiques du livre de manière à limiter les interventions parfois désastreuses comme, par exemple, l’utilisation d’adhésifs plastiques autocollants ».

La jeune femme continue aussi de donner des cours à l’université de Picardie Jules Verne à Amiens, en enseignant quinze heures par an, la conservation préventive et l’histoire du livre. « Je pense livre dès que je me lève le matin, quand je me couche le soir et aussi lorsque je pars en vacances en cherchant des expositions sur le sujet. Je vis donc à fond une passion sans fin qui me nourrit au quotidien. Et j’espère continuer encore longtemps ce métier. » Son rêve ? « Pouvoir un jour prendre part à des collections de châteaux et travailler quelques temps dans un tel univers ».