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92e année

Prendre de la hauteur pour enfin toucher la terre

Sophie Roca. Originaire de Barcelone, cette franco-catalane née d’un père arcachonnais a travaillé 18 ans dans des compagnies aériennes, voyageant à travers le monde. Sa dernière escale est franc-comtoise. Installée à Boult, petit village de Haute-de-Saône, c’est comme artiste céramiste qu’elle a réussi le pari d’une reconversion professionnelle, où le contact avec la terre fait écho à ces rêves d’enfant.

Sophie Roca travaille la porcelaine ou le grès, elle affectionne les objets aux lignes épurées, avec pour seul détail un effet de matière, ou une légère note de couleur. Ses créations se déclinent en bols, coupelles, vases ou luminaires. JDP

« Peut-on être heureux ailleurs qu’à Barcelone ? » Cette question, Sophie Roca se l’est légitimement posée avant de prendre la décision de quitter sa catalogne natale pour s’installer, avec son mari franc-comtois, à Boult, petit village de 600 habitants, située en Haute-Saône, à plus de 900 kilomètres des plages barcelonaises comptant parmi les plus belles du monde et de leurs typiques chiringuitos (paillottes) des plus conviviaux. Ni la France, ni les voyages ne lui sont pourtant étrangers, bien au contraire. Son père est originaire d’Arcachon, sur la côte Atlantique. Ce dernier a habité Barcelone entre les deux guerres : c’est là qu’il a rencontré sa femme. Et comme la vie se plaît à tordre le hasard en d’improbables coïncidences : c’est également dans la capitale catalane que Sophie Roca est guidée par Cupidon vers son futur mari, André Baillaud, un français professeur à l’école française de Barcelone. Côté voyage, c’est un besoin de s’évader, de s’offrir une bulle d’air avant de choisir une voie professionnelle qui l’incite à plier bagage pour étudier deux ans à Londres. « Enfant, je n’avais pas vraiment d’idées arrêtées sur ce que je voulais faire plus tard. Ma seule inclinaison allait en direction des métiers manuels, cela résonnait en moi », raconte Sophie Roca. Une appétence pour l’artisanat et les métiers artistiques qu’elle avait bien du mal à faire croître dans une famille qu’elle qualifie elle-même de «  bourgeoise ». En réponse à cette porte fermée, à cette envie réprimée, la jeune Sophie en ouvre mille autres, vit à Londres son “auberge espagnole” au cœur d’une communauté italienne et se découvre une instinctive facilité avec les langues. « Mon frère travaillait chez Air France, je me suis alors dit qu’une carrière dans le tourisme pourrait parfaitement nourrir mes envies de découvertes et de rencontres ».

Diplôme en poche, elle intègre la compagnie Delta Air Lines en 1992. Pendant huit ans, Sophie Roca va ainsi parcourir le monde, à voir le bas d’en haut. À chaque escale, c’est encore la terre qui se rappelle à la petite fille, frustrée dans ses élans créatifs, qui sommeillent en elle. « Je ne manquais jamais une occasion d’explorer les villages les plus éloignés en quête d’arts locaux et de traditions ancestrales, mes valises se nourrissant d’innombrables poteries mexicaines et autres services à thé japonais  ». Alors que Sophie Roca traverse “plein gaz” cette vie dans les nuages, les premiers cumulonimbus s’annoncent. À la fermeture de Delta Air Lines, elle entre, en 2000, chez Swissair qui cesse à son tour, son activité, deux ans plus tard. « J’ai été témoin du déclin des principales compagnies aériennes et à chaque fois que je reprenais un nouveau poste, je perdais en qualité au niveau des conditions de travail, j’ai fini par me lasser  », relate celle qui a commencé sa carrière comme assistante passagers, pour terminer sur des fonctions commerciales.

D’aéroports en porcelaine

L’arrivée de problèmes de santé chez l’un des trois enfants de la famille sera l’ultime déclencheur d’une décision radicale  : quitter la grande ville de Barcelone pour les paisibles et oxygénantes terres comtoises. « À Barcelone, les inégalités d’une ville au coût de la vie toujours plus élevé étaient sources d’une tension de plus en plus palpable. Un changement d’âme qui nous pesait... De même, de mes séjours en Franche-Comté, dans la famille de mon mari, je gardais l’image des maisons avec jardin qui me faisaient rêver... ». Les voilà donc, en 2010, sur le sol français, près de Besançon, cherchant où s’installer. Une opportunité immobilière se fait jour dans le petit village haut-saônois de Boult. Un nom qui n’est pas étranger à notre amatrice de terre cuite. Ce lieu cultive une ancienne tradition potière et est réputé pour ses créations en terre vernissée. La maison dont le couple fait l’acquisition est d’ailleurs un ancien atelier de potier. Le couple envisage un temps de transformer une partie de cette demeure en chambre d’hôte, mais s’était sans compter sur l’âme des lieux. Si l’on dit que les murs ont des oreilles, ils savent également murmurer aux oreilles sensibles. Par d’infimes parfums terreux, d’inattendus grincements de pas sur un plancher centenaire, l’espace appelle la nouvelle propriétaire à déconstruire l’agencement actuel, castrateur d’un passé oublié ne demandant qu’à être réveillé. L’atmosphère de cette ancienne maison de potier ressuscite chez Sophie Roca des instants juvéniles, véritable madeleine de Proust. «  Quand j’ai quitté Barcelone, je l’ai fait avec une démarche, un état d’esprit volontairement positif, en me disant que ce déménagement ne pouvait qu’engendrer de bonnes choses. L’arrivée à Boult, terre de poterie, a débloqué quelque chose en moi. Je me suis revue petite lissant et façonnant entre mes doigts des boulettes de terres humides le sourire aux lèvres. J’ai ressenti à nouveau cette fierté d’être choisie, à l’école primaire, par mon professeur de dessin et de technologie comme faisant partie des meilleurs en arts plastiques afin de participer à la réalisation des décors de Noël ».

« Cela fait dix ans que je travaille la matière et pourtant je ne cesse d’apprendre de nouvelle choses ».

Face à d’aussi improbables concomitances, d’effets de manche du destin, son envie de toucher la terre refait surface, l’occasion également d’exorciser son déracinement par un retour libérateur aux sources de sa passion pour la matière. En avril 2011, elle rencontre Mylène Peyreton, artiste plasticienne et directrice du Centre Argile au château d’Autrey-les-Gray. Elle décide alors de suivre ses cours. « Je me suis inscrite sans prétention, d’abord dans la catégorie “loisir”, raconte Sophie Roca. Les professionnels comme les amateurs travaillaient de concert dans une pièce commune  ». Une nouvelle fois, le destin va frapper à sa porte. Alors qu’avec prudence et respect elle s’approprie petit à petit ce métier passionnant, l’équipe professionnelle qui est en pleine finalisation d’une exposition baptisée “dix céramistes, 100 bols” voit l’un de ces artistes participants se désister. «  Ils m’ont demandé si je voulais bien le remplacer. J’ai dit oui  : l’exposition fut un vrai succès. J’étais sur un petit nuage créatif. Toutes les pièces du puzzle s’assemblaient pour faire de mon rêve de petite fille un métier, c’était devenue une évidence pour moi  : je me devais d’essayer ». Sophie Roca s’inscrit à Pôle Emploi pour réaliser une formation professionnelle de potier.

Fin 2012, elle est diplômée et en mai 2013, elle ouvre son propre atelier à Boult. Elle commence par travailler le grès (raku, enfumage, recherche d’émaux), avant de découvrir la porcelaine : « Ce fut une révélation : la porcelaine offre cette sensation directe avec la terre, elle permet de jouer avec la matière sans nécessité de la recouvrir. Je me suis ainsi formée plus spécifiquement aux techniques de coulage de la porcelaine à Saint-Amand en Puisaye (58) ce qui m’a permis de m’échapper des formes conventionnelles et d’affiner mon style, ma signature. Je recherche l’équilibre de lignes, de matières et de couleurs. Mes objets sont épurés, avec pour seul détail une légère note de couleur ou un effet de relief qui invite au toucher. Mes créations se déclinent en bols, coupelles, vases ou luminaires ». Pour assurer une certaine constance dans les rentrées d’argent, dès l’ouverture de son atelier, Sophie Roca a « l’audace » de proposer des cours de poterie : c’est un succès. Elle pousse ainsi les murs de la demeure familiale, «  vole des pièces  » expulsant définitivement l’idée de chambre d’hôte hors de la bâtisse.

En parallèle, elle cherche le moyen de se faire connaître comprenant de suite que pour vendre, il faut jouer collectif. Sa voisine fait justement partie du mouvement bisontin Zone Art, créé en 2009, qui défend les artisans d’art et artistes. Elle les rencontre et adhère à l’association Artisans d’Art en Franche-Comté (aujourd’hui dissoute) qui lui révèle l’importance d’une présence sur les marchés d’arts. Bientôt, une clientèle fidèle se construit et en 2017, Sophie Roca devient membre des Ateliers d’Art de France, une belle reconnaissance par ses pères de la qualité de son travail. Collectif toujours, en juin 2018, elle s’associe au projet « La Boutique » qui réunit à Besançon cinq à six artisans permanents qui partagent le loyer de l’emplacement commercial. « Nous avons créé une association qui nous permet d’inviter d’autres artisans (entre cinq à huit sur l’année). Ils peuvent rester en boutique trois mois contre une petite participation aux frais et un pourcentage sur leurs ventes. Ils peuvent également utiliser l’espace pour réaliser des évènements, des vernissages.... ». Aujourd’hui, l’artiste qui avoue que : «  la matière première la plus chère : c’est le temps » a cessé de donner des cours à domicile et s’est lancée dans une nouvelle aventure associative. Associé à la La Petite Manufacture (première boutique et atelier associatif bisontin) et au Bocal (espace d’exposition dédié aux métiers d’art, basé à Salins-les-Bains, dans le Jura), Le Collectif vient de naître. Objectif : dynamiser, fédérer, promouvoir, échanger en réseau... Première réalisation : un plan de besançon, réalisé par une illustratrice bisontine, où figurent les huit ateliers et boutiques d’art et d’artisans de la ville. À venir : une carte du même type, mais à l’échelle régionale, ainsi qu’une page web référençant l’ensemble des boutiques présentes sur le territoire.

Frédéric Chevalier