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93e année

Anne Holmes

Des dépêches à l’assiette.

Portrait d'Anne Holmes
Anne Holmes s’est façonnée une étonnante culture culinaire au cours de ses pérégrinations planétaires en tant que journaliste photoreporter de guerre. (Crédit : JDP)

Si en 2007 Anne Holmes s’arme d’un appareil photo c’est pour en finir avec les clichés, les fake-news et la propagande d’État. Le déclencheur de cette envie de vérité sur papier glacé n’est pas le fruit d’un événement unique mais davantage un montage subtil d’iconographie familiale madeleine-proustienne, de gènes maquisards et de retraite solitaire en Inde abondamment partagée en ligne. Pour mieux appréhender ce kaléidoscope matriciel de la riche carrière de photoreporter de guerre d’Anne Holmes qui la vit couvrir des évènements traumatiques dans plus d’une trentaine de pays, avant que celle-ci, aujourd’hui membre de la brigade de Vivien Sonzogni, chef du restaurant gastronomique bisontin Le Parc, n’échange pellicules contre tubercules, un travelling arrière s’impose.

Née en Allemagne d’un père américain et d’une mère bisontine, la jeune Anne débarque à Washington à quatre ans. En 1998, à 24 ans, elle quitte la capitale des États-Unis pour Chicago pour suivre des études aux Beaux-Arts. Politiquement engagée, sa vision de la société de l’oncle Sam se trouve un brin élimée par l’arrivée au pouvoir de George W. Bush en 2000. L’érosion de son sentiment d’appartenance à la première puissance mondiale se confirme avec la politique internationale de « guerre contre le terrorisme », qui voit les GI intervenir d’abord sur le sol irakien puis en Afghanistan suite aux attentats du 11 septembre 2001. « Je ne me reconnaissais plus dans cette Amérique-là. Avec l’adoption par le congrès de l’USA patriot Act, la création du département de la sécurité intérieure, la discrimination antimusulmans et la propagande dans la presse, j’ai vu ce pays glisser lentement dans le fascisme », se souvient Anne Holmes.

« Suite à l’attitude post 11 septembre du gouvernement américain, j’avais envie de mettre un peu de réalité au centre du débat : raconter une autre histoire... »

Elle s’exile alors en Inde en 2005 pour y pratiquer le yoga. « Ma retraite spirituelle ne devait initialement durer que trois mois. J’avais d’ailleurs décroché un poste en restauration architecturale à Besançon. Finalement, je mettrai 17 ans pour rentrer ! », lance celle qui venait alors de prendre ses atours de globe-trotteuse. Un blog, créé pour garder un lien avec sa mère remporte un certain succès « il y avait notamment cette amie iranienne qui me confiait attendre avec une impatience non feinte chacun de mes nouveaux chapitres. Je me suis dit qu’il y a là quelque chose à creuser, que j’aimais raconter des histoires et que le journalisme pouvait être ma voie ». Un choix de profession cathartique en quelque sorte, une solution détox pour un monde à ses yeux ankylosé par les contre-vérités. En 2007, la voilà partie pour son premier reportage. Ce sera l’Iran, puis l’Afghanistan. « Suite à l’attitude post-11 septembre du gouvernement américain, j’avais envie de mettre un peu de réalité au centre du débat. Raconter une autre histoire, celle, authentique, que je découvrirais sur place. Montrer également comment la géopolitique américaine a nourri les rébellions et la montée des extrémistes religieux. Rappeler enfin, à notre bon souvenir que dans les années 1960 l’Iran et le Pakistan par exemple étaient des pays de liberté et de grande modernité ».

Darfour et fourneaux

Ce besoin de proposer une focale plus locale, plus viscérale et surtout plus juste trouve sans aucun doute creuset dans une nature familiale très partisane. « Mon grand-père maternelle et son frère ont fait partie du maquis, ils me racontaient leur histoire de guerre et la lutte contre le fascisme ». C’est d’ailleurs auprès du second mari de sa grand-mère paternelle que l’on découvre une autre clé de décryptage du cheminement professionnel d’Anne Holmes.

« La cuisine a toujours fait partie de moi. Ma mère très bonne cuisinière a initié mon palais »

« Enfant, il y avait ce rituel à chaque visite chez mon grand-père. Celui-ci sortait une photographie d’un homme en assassinant un autre froidement en pleine une rue de Saïgon. Il s’agissait d’une image iconique de la guerre du Vietnam. Datée de 1968, on la doit au photographe américain Eddie Adams. Elle a fait le tour du monde, devenant le symbole de la brutalité du conflit vietnamien, elle est à l’origine des premiers mouvements anti-guerre aux États-Unis. L’opinion publique voit alors dans ce cliché un civil innocent presque en guenilles, les pieds nus, assassiné. Mon grand-père m’expliquait qu’il avait participé à cette guerre et que l’arme qui avait servi à tuer était la sienne, qu’il l’avait offerte à un certain général Nguyen Ngoc Loan, chef de la police nationale. Quant au supposé civil, ce n’en n’était pas un. Il s’agissait de Nguyen Van Lém un insurgé du Front national de libération du Sud Vietnam accusé d’avoir assassiné entre sept et 34 officiers et membres de familles d’officiers de la police nationale Sud-Vietnamienne », raconte Anne Holmes.

C’est sans doute cette histoire répétée comme un mantra qui a semé en elle ce besoin de rétablir la vérité. L’anecdote, pour être complète, veut que ce chef de la police se retrouve aux commandes d’un restaurant dans la banlieue de Washington au même moment où Anne Holmes y réside. « J’ai appris ce détail en faisant des recherches des années après sa mort quand j’étais déjà journaliste. Il y avait un article dans le Washington Post où il disait que le pistolet de l’image était un cadeau d’un ami américain, ce qui semblait confirmer ce que mon grand-père racontait à chaque fois qu’il sortait cette photographie ».

Parcourir le monde

La photoreporter, finalement peu charmée par une vie de fakirs-yogis à rester sans broncher dans les clous, va parcourir le monde et ses différents théâtres de guerre. Jusqu’en 2016, elle braquera ainsi ses objectifs dans 33 pays différents : la Thaïlande (elle y restera cinq ans), le Kenya, le Soudan et le confit du Darfour, le Tchad, le Cambodge, le Kurdistan, la Turquie pour ne citer que les principaux. Elle travaillera pour l’agence Reuters, pour le New-York Time et un bon nombre de médias de la presse anglophone. Anne Holmes réalisera également des missions pour l’ONU et différentes ONG notamment sur les questions environnementales. « Ces missions sous l’égide des Nations Unies m’ont, par exemple, permis d’être l’une des premières journalistes présentes dans les zones démilitarisées liées à la guerre civile du Sri Lanka qui prit officiellement fin en 2009 ».

Elle s’intéressera ainsi aux enfants soldats ayant pris part au conflit. Elle portera également son regard à l’intérieur des usines de confection du Cambodge, où la main-d’œuvre majoritairement féminine cumule de longues heures de travail pour des salaires de misère afin de fabriquer des vêtements destinés à l’exportation aux pays occidentaux. En 2016, alors qu’elle réside au Cambodge, elle fait le choix de revenir en Europe pour s’offrir une vie plus apaisée et se rapprocher de la nature. Elle pose ses valises au Portugal où elle remporte un concours lui permettant de monter un projet hybride impliquant la création d’une micro ferme de produits exotiques à destination des restaurants étrangers et l’animation d’évènements autour du jardinage et de la photo culinaire. La crise sanitaire vient bousculer ses plans et l’oblige à rejoindre la France en 2020. Germe alors l’idée de faire de la cuisine son nouveau métier.

En janvier 2022, elle entre au sein de l’école bisontine de la seconde chance Cuisine Mode d’Emploi(s) mise en place par le chef étoilé Thierry Marx. Diplômée, elle réalise un stage au restaurant Le Parc avant d’intégrer définitivement en septembre les cuisines de l’établissement. Surprenant ? Pas vraiment, car si la quête de vérité d’Anne Holmes s’est d’abord nourrie de l’instinct du photographe, la magie qui naît d’une rencontre autour d’un plat agit également chez elle comme un marqueur sensible révélateur d’authenticité et d’humanité. « La cuisine a toujours fait partie de moi. Ma mère très bonne cuisinière a initié mon palais. Celui-ci s’est ensuite particulièrement développé au cours de mes nombreux voyages, où j’ai toujours eu plaisir à goûter aux plats locaux. Des plats que je m’exerçais à refaire chez moi et que je partageais avec mon entourage lors de soirées dînatoires qui pouvaient durer entre huit à dix heures. Je réalisais ainsi plus d’une dizaine de plats de pays différents ».

Frédéric Chevalier