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93e année

Aymeric Gillet

De la glace au street art.

Lorsqu’il ne colle pas ses oeuvres dans les rues dijonnaises, Aymeric Gillet, alias M’Brick, s’adonne à son art en réalisant des tableaux entièrement composés de pièces de Lego, avec un sens du détail à couper le souffle, à admirer de près comme de loin. JDP

Dès la sortie du premier confinement stricte, les Dijonnais les plus observateurs ont pu constater l’apparition soudaine d’oeuvres entièrement faites de briques de Lego et collées à proximité de certains noms de rue. À l’origine, un street artiste à chaque fois représenté par un petit personnage portant la dernière brique signée M’Brick. S’inspirant librement d’autres artistes bien connus pour leurs coups de maître à l’image de Banksy ou encore Invader, M’Brick a un temps agit sous le couvert de l’anonymat, sortant la nuit pour disposer ses oeuvres sans autorisation et au risque de les voir retirées quelques jours plus tard. « Seule ma famille et quelques potes qui me venaient en aide - un type seul sur une échelle en pleine nuit est rarement bien vu - étaient dans la confidence », s’en amuse-t-il.

Face au succès quasi instantané et rapide, il a toutefois préféré sortir de l’anonymat pour essayer de vivre de son art en se diversifiant, faisant ainsi apparaître et revenir un autre nom connu des Dijonnais amateurs de hockey sur glace au début des années 2000, Aymeric Gillet (défenseur des Ducs de Dijon de 2002 à 2010, principalement en Ligue Magnus). Originaire de la région parisienne, ce sont ses parents qui le lâchent sur la glace dès l’âge de trois ans. « Je pense qu’enfant, il fallait que je me dépense beaucoup et le hockey devait être le sport qui, autour de chez nous, prenait le plus tôt, imagine-t-il. Ça a été le hockey sur glace comme j’aurais pu tomber dans le tennis ! ». Finalement, le feeling est passé et alors qu’il n’a que 16 ans, Aymeric Gillet reçoit un appel qui le laissera de marbre.

« Après avoir pris ma retraite sportive, j’ai voulu travailler dans le monde normal des gens normaux... Mais pour moi, ça a été assez compliqué d’affronter ce monde du travail classique. »

« Un jour d’été, le téléphone sonne et on me propose de venir jouer dans une équipe professionnelle, se souvient-il. Je ne savais même pas qu’on pouvait gagner de l’argent en pratiquant le hockey sur glace ! Ce n’est pas comme le foot qui est ultra médiatisé et où, dès gamin, on sait qu’on peut en faire son métier. Je n’avais pas percuté qu’un jour je pourrais gagner ma vie avec le sport que je faisais à la cool avec mes potes ». D’Épinal en Division 1, il se retrouve rapidement projeté en Ligue Magnus en intégrant l’équipe d’Anglet, avant de rejoindre les Ducs de Dijon avec lesquels il remportera même la Coupe de France en 2006. « J’ai joué pendant neuf ans à Dijon avant d’aller jouer à Grenoble, Bordeaux et Lyon. »

Après 20 ans de carrière, il prendra finalement sa retraite sportive après un dernier match à Dijon alors qu’il avait rejoint les Boxers de Bordeaux. « Quand j’ai pris ma retraite sportive, on a décidé de mettre en avant la carrière de ma compagne qui nous a ramenés sans faire exprès à Dijon, raconte-t-il. On venait d’avoir un enfant, j’ai donc été papa au foyer le temps de trouver du travail et que les solutions de garde se mettent en place ».

Un rapide passage par le monde du travail du plus "classique"

Projeté dans « le monde normal des gens normaux », Aymeric Gillet devient courtier en prêt immobilier. Un métier qu’il exercera quatre années durant. « Pour moi, c’est assez compliqué d’affronter ce monde du travail classique, confie-t-il. Lorsque j’arrivais dans une nouvelle entreprise - la nouvelle équipe que je rejoignais - ça prenait une journée pour rencontrer tout le monde et trois jours après on s’était déjà reçu, on avait déjà bu un coup, et les conjointes commençaient à se rencontrer... ça prenait très vite. On était dans la même équipe pour faire avancer le même bateau. J’entendais parler du monde du travail par ma conjointe et voyant comment ça se passait, je trouvais ça bizarre de voir que les gens ne se parlaient pas, ne se recevaient jamais, etc. Et en fait, une fois que je me suis retrouvé confronté à ce monde du travail, j’ai vite compris que c’était bien souvent un peu chacun pour soi, on n’est pas dans le même bateau, on ne tire pas tous dans le même sens ».

« Aujourd’hui, face à la demande, je n’ai parfois pas le temps de finir un tableau qu’il est déjà vendu »

Au printemps 2020, alors que la France vit son tout premier confinement, Aymeric Gillet se remet en question et se souvient d’un tableau qu’il avait réalisé 15 ans auparavant : « Je cherchais à faire un cadeau original et il y avait ce tableau que j’ai finalement souhaité reproduire sans faire quelque chose d’identique. J’ai cherché plusieurs techniques… Et un jour je l’ai pixelisé, et en le pixelisant, les Lego sont arrivés très naturellement ».

Des caisses de Lego, sa palette de peinture

Il crée ainsi M’Brick, son nom d’artiste, et commence à coller des oeuvres dans Dijon avant de dévoiler son identité un an plus tard. « Je trouvais le street art cool dans l’art de mettre des messages, mais aussi des jeux de mots et de la couleur, détaille Aymeric Gillet. À chaque fois que je passais des endroits, j’avais de nouvelles idées. J’ai commencé à commander quelques pièces. Et vu que pour faire ces collages je n’utilise que des briques, je me retrouvais avec tout un tas de pièces dont je ne pouvais pas me servir. Au bout d’un moment, ces pièces ont commencé à s’accumuler… J’ai pensé les revendre et une journée avant de les mettre en vente, je me suis amusé à faire un petit truc avec ces pièces et de là j’ai eu un déclic. Et petit à petit j’ai commencé à tâtonner et à faire des tableaux plus grands pour que la pixelisation fonctionne et ces tableaux ont commencé à faire des petits qui m’ont dépassé dans ce que j’avais envie de montrer… Tout a été plus loin et plus vite que ce que je pensais ».

Ses caisses de Lego, Aymeric Gillet aime les comparer à une palette de peinture. Contacté pour participer à la saison 2 de l’émission Lego Master, il reconnait facilement ne pas s’intéresser à la construction. Si la plupart de ses oeuvres sont des pièces uniques, l’artiste a réalisé, pour les 100 ans de l’Ours Pompon, un collage qu’il a reproduit à 100 exemplaires : « L’original est collé sur les grilles du Jardin Darcy, j’en ai collé un autre sur la façade du Musée Pompon à Saulieu. Une série sera confiée à des artistes comme Niki qui les sublimeront en ajoutant leur patte. Et huit sont actuellement en vente à la boutique du Musée des Beaux-arts de Dijon ».

Un exemplaire a même fait l’objet d’une chasse au trésor le soir de Noël, alors qu’il l’avait caché sous le sapin de la place de la Libération. « Aujourd’hui, face à la demande, je n’ai parfois pas le temps de finir un tableau qu’il est déjà vendu. Donc, je n’ai pas beaucoup d’oeuvres de côté pour les galeries. Je mets beaucoup de temps à faire un tableau. Juste pour empiler les briques, on est sur 40 à 50 heures de travail, sans compter tout le travail de conception en amont », concède-t-il, confiant qu’un site internet était en cours de création, où certaines oeuvres seront en vente, ainsi que des digigraphies réalisées avec l’entreprise dijonnaise Labophotos.

Antonin Tabard