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93e année

Isis Gillot

Jeune pousse et vieille âme

Portrait d'Isis Gillot
Isis Gillot vend chaque vendredi ses confitures, gelées et chutneys dans l’ancienne bergerie de son village. Elle propose également sur demande des visites de son jardin (Crédit : JDP)

Le prénom si rare, ces yeux bleus sous la frange à la Louise Brooks, ce regard intensément sérieux suffiraient presque au charme d’Isis Gillot. Mais c’est bien le discours étonnamment sage chez cette toute jeune femme qui emporte définitivement l’adhésion. Isis a grandi à Perrigny-sur-Armançon entre un père agriculteur et artisan et une mère artiste. Des esprits libres mais solidement ancrés, qui lui ont offert un cadeau inestimable : la confiance. Et un esprit d’entreprise qu’elle fait fructifier dès son plus jeune âge. À pas même 14 ans, elle vend déjà ses confitures sur les marchés et fait tout, de la cueillette à l’étiquette ! Après le bac, elle choisit d’intégrer un BTS de tourisme mais… « Au début j’étais super emballée, j’avais plein de projets, dans l’hébergement, l’accueil, l’évènementiel, le culinaire. Et déjà cette idée à la sortie du lycée de faire un point de retrait d’aliments dans mon village, de vouloir déjà rendre service et m’entourer de bons produits. Je voulais être accompagnée par mes profs. »

Las ! Isis comprend vite qu’à ses rêves de tourisme local, la réponse institutionnelle est totalement à côté de la plaque… d’autant que la covid vient tout bouleverser : « Arrive la crise sanitaire et on nous parlait encore d’agences de voyages ! » Premier été après un an de BTS : Isis fait du woofing, vend des pains au levain, cueille des fraises qu’elle transforme (encore) en confitures. « C’était le gros boom des ventes en confinement. Et il y avait un projet de boutique de producteurs pour l’été suivant, j’étais très heureuse d’en être, même en travaillant pour d’autres ! » Elle poursuit ses études, à moitié à distance, tout en travaillant. Mais en janvier 2021, le maraîcher pressenti pour la boutique annonce qu’il arrête. « Moi, grosse panique, je me dis qu’on ouvre une épicerie de producteurs et on n’a pas de maraîcher ! Tout de suite j’ai dit il faut sauver le truc, je vais faire des légumes, je vais embarquer des copines, je trouvais ça horrible que ça s’arrête ! »

Une indépendance assumée

La maraîcher accepte d’accompagner Isis dans l’aménagement de la parcelle que son père lui cède à Perrigny-sur-Armançon, un pré où des générations de moutons ont laissé des couches d’engrais naturel et où les haies, plantées l’année de sa naissance, vont veiller sur ses premières récoltes, « des courges, parce que mon père m’a dit que c’était facile pour débuter. Mais c’était un peu sur les chapeaux de roues, je n’avais pas fini mon année, je n’étais pas sur place, je jonglais entre les deux et vers la fin de l’année je n’étais plus du tout dans les révisions. » Mais ajoute-t-elle suavement : « J’ai quand même eu mon BTS ! » Très vite l’activité lui plaît, tant et si bien qu’au 1er juillet 2021, Isis immatricule sa société. « Terre d’Isis » lui offre un statut qui lui correspond : artisane en transformation de fruits. Elle qui, à la manière des anciens, déteste plus que tout le gaspillage va allier son goût du commerce et du partage en valorisant les trop prolifiques vergers de la famille : « On peut figer le fruit dans le temps et le déguster tout l’année. Je ne jette rien. Tout a une valeur. »

« Ne rien faire, je n’aurais pas envie. Mes contraintes c’est moi qui me les impose donc… en réalité je suis entièrement libre ! ».

La terre lui fournira donc de quoi gagner sa vie dans une recherche d’autonomie étonnante alors qu’elle n’a pas vingt ans… Son désir radical de changement de vie détonne, même si elle a effectivement réussi à embarquer une camarade de BTS dans l’aventure : « J’avais toujours un peu essayé de me fondre dans la masse et là c’était vraiment un choix assumé pas vraiment compris par les personnes de mon âge. Le faire à deux, cela lui donnait un peu plus de poids. » Très vite, leurs créations cartonnent. Mais après une saison de marchés, Isis se retrouve seule à assumer la société qui porte son prénom, apprend qu’une étiquette qui correspond à ses exigences coûte très cher - « mais bon j’en suis tellement contente, je ne peux plus aller ailleurs » - que le « beau pot » qui lui va est fabriqué en Alsace.

Insatiable, elle lance aussi une collection de vêtements, des pièces vintage qu’elle chine, restaure et vend dans la boutique de son père à Noyers qui l’occupe hors saison de maraîchage. « Avec les vêtements je me retrouve aussi dans une autonomie vestimentaire, du coup, cela fait sens avec ma recherche d’autonomie alimentaire. » L’avenir, elle le voit dans la diversification de ses productions, fruits et légumes, destinés à sa clientèle choisie de restaurateurs et d’acheteurs qui viennent chaque vendredi dans l’ancienne bergerie de son village où elle tient boutique. « J’ai un potentiel énorme sur un périmètre restreint, je veux le pousser au max - en faisant confiance à la nature car Isis n’utilise aucun produit chimique pour ses productions – et satisfaire que plus les personnes qui sont prêtes à me suivre dans ma démarche. » Elle le reconnaît, ses heures sont bien remplies : « C’est quand même une autre chanson par rapport à l’année dernière. Je fais de bonnes journées. » Mais conclut-elle avec cette sagesse d’un autre âge : « Ne rien faire, je n’aurais pas envie. Je suis en vacances au quotidien, mes contraintes c’est moi qui me les impose donc… en réalité je suis entièrement libre ! »

Emmanuelle de Jesus