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93e année

Le vignoble, être géographique

Viticulture. André Deyrieux est consultant en oenotourisme et créateur du webmagazine Winetourisminfrance.com.

À lire la littérature oenologique, un vignoble se raconte par ses appellations, ses vins, ses terroirs, ses cépages, son climat, ses géologies. S’y ajoutent des chiffres : de superficie, d’effectifs vignerons, de production – et aussi quelques dates qui inscrivent le vignoble dans l’histoire. C’est bien, c’est beaucoup. Mais plusieurs questions viennent à l’esprit. N’est-ce que cela un vignoble ? Quelles clientèles s’intéressent spontanément à ces informations ? Est-ce qu’elles permettent de comprendre le vignoble ? Sont-elles suffisamment parlantes quant à l’originalité du vignoble ? Différencier ? Rendre visible ? Rendre compréhensible ?

C’est le rôle du marketing, dit-on. Et de produire quelques phrases bien senties comme des « vignes radieuses, gorgées de soleil, dans un paysage à couper le souffle où flotte un air de vacances », et surtout une incontournable baseline - sorte de slogan permanent. Ces baselines sont interchangeables, bien loin d’exprimer une personnalité authentique de l’appellation ou du vignoble. Comment reconnaître saumur-champigny derrière « Les vins ouverts d’esprit » ?

Faugères comme les « Grands vins par nature » et les Vins de Provence sous « Le goût du style » ? Bandol grâce à « Un secret à partager » et cassis dans « AOC depuis 1936 » ? L’Etoile (Jura) avec « Une appellation céleste pour des vins d’exception » et bourgueil dans « Grands vins de Loire » ? Alors, comment un vignoble peut-il créer une marque différenciante ? Qu’est-ce qui le distingue vraiment d’un autre ?

Chaque vignoble est une personne

Un vignoble, c’est bien plus que ses vins. Chaque vignoble est un « être géographique » - expression que le géographe Paul Vidal de La Blache appliquait à la France ; chaque vignoble est « une personne » - mot que Michelet utilisait là aussi pour la France. De quoi est faite cette personnalité ? Ce génie particulier de chaque vignoble qui semble traverser les siècles, faire preuve d’une persévérance particulière, d’une stratégie inconsciente, et sait parfois disparaître pour reparaître. Ce génie est fait d’abord de sa situation géographique. Un vignoble est fondamentalement différent d’un autre parce qu’il n’est pas au même endroit : ce truisme nourrit l’originalité fondamentale de chaque coin de la planète, de chaque lopin de terre, de chaque parcelle de vigne.

« Nous devons tenir compte du passé à l’avenir. »

Ce poids de la géographie dans la détermination de la personnalité d’un vignoble est reconnue par les historiens comme Roger Dion (Histoire de la vigne et du vin en France). La manière dont la géographie « fabrique » un être géographique est d’ailleurs démontrée à l’échelle mondiale par les spécialistes de la géopolitique, comme Tim Marshall qui a publié en 2015 un ouvrage au titre éloquent : Prisoners of Geography. Nous avons oublié ce poids de la géographie : il nous faut retrouver et relire les cartes de géographie ; il nous faut retrouver la physionomie, la géographie fondamentale du vignoble sous les couches de la modernité (comme l’urbanisation) et les voies récentes de communication (autoroutes, périphériques urbains, ponts…).

La personnalité du vignoble tient à ses relations anciennes avec ses ressources particulières, avec ses marchés proches et ses accès aux marchés lointains - par routes, fleuves ou mer. La définition que donne l’UNESCO du terroir peut largement accueillir et offrir à notre étude et à notre compréhension les liens uniques de chaque vignoble avec sa géographie physique et humaine, qu’elle soit minérale, végétale, paysagère, fermière, alimentaire, linguistique, religieuse : « un terroir est un espace géographique délimité défini à partir d’une communauté humaine qui construit au cours de son histoire un ensemble de traits culturels distinctifs, de savoirs et de pratiques, fondés sur un système d’interactions entre le milieu naturel et les facteurs humains. Les savoir-faire mis en jeu révèlent une originalité, confèrent une typicité et permettent une reconnaissance pour les produits ou services originaires de cet espace et donc pour les hommes qui y vivent. Les terroirs sont des espaces vivants et innovants qui ne peuvent être assimilés à la seule tradition ».

Des facteurs propres à chaque vignoble

La personnalité d’un vignoble tient aussi à son histoire. À des facteurs généraux que chaque vignoble sait évoquer - les Romains, les évêques et les monastères, le phylloxéra – mais aussi à d’autres événements dont nous oublions l’importance : l’apparition de la distillation, l’hiver glacial de 1709, la vente des biens nationaux, la révolution du chemin de fer, le gel de 1956. Les facteurs historiques particuliers sont innombrables. Ici, le phylloxéra est arrivé tard, au moment où le greffage du vignoble se généralisait ; là, les vignerons étaient aussi pêcheurs ou carriers. Ici, la création du canal du Midi a été décisive ; là, ce fut le commerce du sel à partir de Salins-les-Bains. Ici la disparition d’activités traditionnelles a orienté les ressources humaines vers la viticulture ; là, la proximité d’un port et d’un sol adéquat a développé la production d’amphores. Ici, la pression immobilière a failli chasser les vignes ; là, on a résolu dès le Moyen Âge la question de la fumure des vignes…

La dynamique géohistorique d’un vignoble est faite de stratégies économiques, d’investissements et d’arbitrages entre cultures agricoles ; elle s’enrichit de ressources et d’énergies vernaculaires et s’est accompagnée de toute une économie locale autour de la vigne. La viticulture a été une succession de modernités et d’adaptations ; elle possède dans ses gênes une propension viscérale pour l’innovation.

Dynamiques géohistoriques et patrimoine oenoculturels

Cette dynamique géo-historique a généré pour chaque vignoble des richesses oenoculturelles considérables et propres à leurs lieux. On apprend aujourd’hui à mieux connaître et à mieux valoriser, par la narration, le storytelling, ces monuments culturels du vignoble français. On découvre que, bien loin de relever d’un folklore décrié, les patrimoines de la vigne et du vin, matériels et immatériels, constituent des motifs de fierté locale et d’expériences oenotouristiques. Ce sont aussi – pensons par exemple au respect de la nature et à la biodiversité - des enseignements concrets et véritables pour l’avenir. Enfin, valoriser ces patrimoines oenoculturels est un devoir moral comme l’affirmait Hugo en 1832 dans Les démolisseurs du patrimoine : « Nous devons tenir compte du passé à l’avenir. »

« La France est un pays où l’histoire de la vigne et du vin éclaire celle du peuple tout entier »

C’est donc par l’effet d’une singulière cécité que nous ne voyons plus combien nos territoires de vignobles ont profondément des personnalités bien différentes. Fait grave au moment où les marqueurs de terroir, de territoire, d’appellation, de géographie sont reconnus comme capitaux uniques, les vignobles ne produisent guère de représentations de leurs personnalités. Ce sont des êtres géographiques insuffisamment racontés. Et mal racontés : le but n’est pas d’apprendre « des choses » aux visiteurs mais de leur faire comprendre la personnalité et les patrimoines uniques de chaque vignoble. Considérons telle page internet ou telle documentation relatives à un vignoble : on nous dit où est le vignoble. Mais nous fait-on comprendre pourquoi il est là ? Pourquoi il est encore là ? Nous raconte-t-on qui il est, combien il est différent ?

Aujourd’hui que les oenotouristes sont de plus en plus nombreux, il est possible, notamment au coeur des destinations labellisées Vignobles & Découvertes, de leur faire comprendre qu’en plus de ses vins et de ses événements festifs chaque vignoble présente une originalité sui generis. L’opportunité se présente ainsi de toucher des clientèles plus larges que les purs amateurs de vin et d’offrir à ces visiteurs à la recherche de découvertes touristiques l’importance culturelle du vignoble lui-même. La France, écrit justement Roger Dion, est « un pays où l’histoire de la vigne et du vin éclaire celle du peuple tout entier ». L’oenotourisme offre bien plus qu’un canal de vente des vins : un canal de valorisation d’un territoire. C’est une opportunité de faire comprendre le vignoble et son triangle magique de culture, de territoire et d’identité.

Par André Deyrieux