Collectivités

« Cette loi d’urgence agricole est une fuite en avant ! »

Côte-d’Or. À l’approche des 4e Assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation à Dijon, Philippe Lemanceau, vice-président de Dijon Métropole, en charge de la biodiversité, la transition alimentaire et l’agriculture urbaine et président de l’événement, revient sur la récente loi d’urgence agricole. Selon lui, cette dernière privilégie une vision productiviste à court terme, bafouant les enjeux climatiques et la nécessaire transition des territoires.

Lecture 8 min
Photo de Philippe Lemanceau
Philippe Lemanceau. Crédit : Emma Benyamine Dijon Métropole

Le Journal du Palais. Vous portez un regard très critique sur la loi d’urgence agricole. Pourquoi estimez-vous qu’elle fait fausse route ?

Philippe Lemanceau. Le problème est que cette loi est une loi d’urgence agricole et non une loi d’urgence climatique. On est dans le déni total de la crise que nous traversons. Le gouvernement propose des « rustines » là où il faudrait une évolution structurelle. C’est comme sauter d’un immeuble de dix étages et dire au sixième que tout va bien en essayant de fabriquer un parachute avec son mouchoir. Certes, les agriculteurs vivent une période extrêmement difficile. C’est indéniable et il faut le reconnaître. Mais en restant sur des solutions conjoncturelles, on va droit dans le mur car le changement climatique, lui, s’inscrit dans la durée. Par ailleurs, il est à la fois unique par son ampleur et très rapide de telle sorte qu’il y a derrière des enjeux d’adaptation, à la fois dans les modes de production, dans les modes de consommation et dans les modes de gouvernance.

Derrière la loi d’urgence agricole, il y a aussi la notion de souveraineté alimentaire qui est défendue. Quelle est votre définition de ce concept ?

Pour la ministre de l’Agriculture, la souveraineté alimentaire se réduit essentiellement à la balance commerciale : combien on exporte et combien on importe. Pour nous, aux Assises, c’est tout autre chose : c’est le droit des peuples à définir leur propre système agricole et alimentaire, à accéder à une alimentation sûre et saine, et à garantir une juste rémunération des producteurs dans le respect des limites écologiques et des droits fondamentaux en France et ailleurs. Elle ne se réduit pas à la puissance productive ou à la recherche d’autonomie locale ou nationale. Elle suppose que les territoires disposent de la capacité d’orienter leur développement agricole et alimentaire afin de mieux articuler leur production, les ressources, leurs besoins alimentaires dans le cadre d’interdépendances choisies. Et là, on touche encore à la nécessaire évolution des modes de gouvernance à l’échelle territoriale. Comment on peut imaginer une gouvernance globale qui engage à la fois les acteurs académiques (parce qu’on a besoin d’innovation), les acteurs économiques (parce que ce sont eux qui produisent), les acteurs sociaux et les citoyens.

Justement, quel rôle les territoires peuvent-ils jouer concrètement pour réduire l’empreinte carbone de notre alimentation ?

Il faut rappeler que l’alimentation représente 30 % de l’empreinte carbone humaine mondiale, soit autant que les transports ou le logement. C’est un levier colossal. À Dijon, par exemple, nous utilisons la restauration scolaire - 1,2 million de repas par an - comme levier de transition. En passant à deux repas végétariens par semaine, sans changer les apports nutritifs, on réduit significativement l’empreinte carbone et la consommation d’eau. On a même installé une légumerie métropolitaine pour renouer un lien direct avec les producteurs locaux, leur garantissant des volumes et des prix stables.

La question de l’eau cristallise également les tensions. La solution passe-t-elle par la multiplication des réserves de substitution, ces fameuses « bassines » défendues par le gouvernement ?

On ne peut pas rester dans une logique où le seul horizon est la prolongation du système actuel en installant des bassines partout. Les bassines ne créent pas de ressource en eau ; elles ne font que déplacer le problème alors que la ressource est physiquement limitée et doit répondre à d’autres usages prioritaires, comme l’accès à l’eau potable pour les populations.

Pour éviter de mettre les territoires « à feu et à sang » à cause de ces conflits d’usage, il faut changer de paradigme. Le meilleur endroit pour conserver l’eau, c’est la nappe phréatique, et l’enjeu majeur est de la recharger. Aujourd’hui, l’eau ruisselle trop vite car nos sols s’appauvrissent en matière organique et nos paysages ont perdu leurs haies et leurs fossés. L’agroécologie propose des solutions concrètes : en augmentant la teneur en matière organique, le sol joue de nouveau son rôle d’éponge. Il faut aussi privilégier des cultures moins gourmandes, comme le pois ou d’autres légumineuses, et restaurer la complexité des paysages pour favoriser l’infiltration. Il faut être lucide : en cas de chaleur excessive, la plante se met en « mode sauvegarde » pour ne pas mourir ; même si vous lui apportez de l’eau par l’arrosage, elle finit par ne plus fonctionner. La solution n’est donc pas technique, elle est systémique.

Vous évoquez souvent la « vulnérabilité » de notre système actuel. Quels sont les points de rupture ?

Notre système est extrêmement dépendant des énergies fossiles et des importations, comme le soja ou les engrais venant des pays de l’Est. Faire de l’agroécologie, c’est réduire cette dépendance. Il y a aussi l’enjeu crucial du foncier : 29 % de la surface agricole est exploitée par des agriculteurs de 55 ans et plus. Si l’État n’accompagne pas massivement l’installation d’une nouvelle génération - il faudrait 20 000 installations par an contre 13 600 aujourd’hui - le risque est de voir les exploitations s’agrandir et se spécialiser, ce qui est l’inverse de la transition agroécologique.

L’aspect social semble également absent des débats actuels. Est-ce un angle mort de la loi ?

Absolument. Il y a un désastre en matière de justice sociale et de santé. Nous ne payons pas le « vrai prix » de l’alimentation. Les coûts cachés liés à la santé (diabète, cancers) et à l’environnement représentent 10 % du PIB mondial. En 2026, en ajoutant les fonds européens et les dépenses fiscales, l’enveloppe globale de soutien au secteur agricole dépasse les 25 Mds€. Comment est utilisé cet argent ? En annonçant, par exemple, un plan de 150 M€ de subventions aux agriculteurs pour leur permettre de surmonter l’envolée récente du prix des engrais... On ferait mieux de soutenir les Projets alimentaires territoriaux (PAT). Actuellement, on observe un « effet ciseau » : le nombre de PAT explose, mais les subventions de l’État diminuent drastiquement.