Fabien Bazin : « L’IA doit signer le retour de la pensée »
Nièvre. Dans le cadre du programme européen Enaibler, le président du conseil départemental de la Nièvre Fabien Bazin, prépare un manifeste sur l’intelligence artificielle. Loin des discours sur la rentabilité, il plaide pour un débat philosophique et démocratique ancré dans les territoires ruraux.
Et si, face à l’IA, nous nous remettions à penser ? C’est le message que veut passer le président du conseil départemental de la Nièvre : « L’IA est une révolution semblable à l’écriture, l’imprimerie, l’internet sauf que l’on voit bien que l’intelligence artificielle c’est 1.000 fois l’internet. » Alors, face à la polarisation du débat entre technophiles et collapsologues, l’élu entend ouvrir une troisième voie plus philosophique : « L’IA est davantage une "Intelligence Service", un service du renseignement. Et paradoxalement, cette technologie nouvelle qui arrive, c’est le grand retour des sciences humaines, de la philosophie, de l’anthropologie, de la sociologie même d’une certaine façon ; ce qui est évidemment assez contre-intuitif quand on parle d’un progrès technique. »
Un rempart démocratique
Au coeur de sa réflexion, le service public comme rempart démocratique à la révolution qu’est l’IA. Une révolution qui, comme Michel Serres le disait de l’internet, appelle un sursaut humaniste face à l’essor technologique qui pourrait conduire à une restriction des libertés : « Il suffirait de mettre une petite caméra sur les capteurs de tous les objets connectés que nous avons en masse et ça rend totalement obsolètes tous les investissements en termes de vidéosurveillance. Effectivement on peut tout contrôler, tout surveiller. Si on ne remet pas de pensée dans cette révolution, on peut être dans le monde d’Orwell de 1984. »
Cette approche, Fabien Bazin l’a synthétisée dans un manifeste inscrit dans le programme européen Enaibler (Interreg Europe, 2023-2027), qui vise à transformer les expérimentations d’IA dans les services publics en charte éthique, avec l’objectif d’inspirer une future directive européenne. S’il l’a co-écrit, le président du conseil départemental ne veut pas se limiter à une pétition de principe pour des outils. Il réclame que cette directive européenne à venir, complétée par des lois nationales, soient inspirées du local dans chacun des pays partenaires, pour organiser le rapport à l’intelligence artificielle, par exemple sur la question de la formation : « On est à côté de la plaque. Les programmes scolaires n’ont pas d’approche raisonnable de l’IA. Elle est souvent perçue comme un outil de triche pour les élèves. Au lieu d’une logique d’interdiction autour des écrans et des téléphones portables, on se doit d’introduire l’IA dès le lycée. »
La Nièvre en territoire pilote
Ce rempart démocratique face à une technologie risquée si mal comprise, Fabien Bazin veut l’ériger et le promouvoir grâce aux agents des services publics : « Par la dématérialisation, on a déshumanisé, désincarné leur métier en leur demandant de produire de la statistique et on ne donne plus de sens à un très beau métier qui est d’être le premier contact face à quelqu’un qui a un problème. » D’où une méthode inversée : ne plus interroger d’abord les cadres et les directions, mais les agents de terrain - secrétaires de mairie, agents France Services, CAF, Urssaf, La Poste - pour organiser des débats publics et sortir de la logique du « bon formulaire et de la bonne case » et surtout débattre. Et sur ce volet-là, comme sur d’autres, le conseil départemental veut faire de la Nièvre un territoire pilote, sur le modèle des Débats de la Nièvre lancés début 2026 dans la continuité d’Imagine la Nièvre, dont le volet Être femme dans la Nièvre avait réuni plus de 350 personnes : « La Nièvre doit être aussi une sorte de terrain de jeu démocratique sur la question de l’intelligence artificielle. »