Illettrisme : la BFC se mobilise
Région BFC. En Bourgogne Franche-Comté, 11 % de la population fait face à l’illettrisme. Grâce à une cartographie inédite des territoires à risques d’illettrisme et au travail conjoint des institutions et associations, la région déploie un accompagnement sur-mesure.
Jeudi 8 octobre, à l’occasion des Journées nationales d’action contre l’Illettrisme, l’Insee a présenté sa nouvelle publication sur l’illettrisme en BFC, en présence des acteurs institutionnels et associatifs engagés dans la lutte contre l’illettrisme, mais également de personnes en situation d’apprentissage. « L’illettrisme concerne des personnes scolarisées en France qui, des années après la fin de leur scolarité, éprouvent de sévères difficultés à lire, écrire ou compter au quotidien. À l’échelle nationale, une personne sur dix est confrontée à ce défi, soit 11 % des 18-64 ans ayant suivi leur scolarité dans l’Hexagone », précise Perrine Serre, secrétaire générale pour les affaires régionales à la préfecture de région, qui voit dans le travail de l’Insee, « un outil précieux pour mieux cibler et coordonner nos actions ». En Bourgogne-Franche-Comté, la situation préoccupe les autorités publiques, car la région présente une exposition supérieure à la moyenne nationale aux facteurs de risque. « En 2022, 45 % des 18-64 ans sortis de formation ne disposent pas de diplôme ou d’un niveau inférieur au baccalauréat, contre 39 % en France métropolitaine.
Cet écart s’observe également parmi les 18-29 ans, avec 34 % de jeunes pas ou peu diplômés contre 29 % au niveau national », appuie David Brion, adjoint du chef du service études et diffusion de l’Insee. Les tests de lecture des Journées défense et citoyenneté confirment cette fragilité chez les jeunes. Par ailleurs, l’âge constitue un facteur aggravant, la tranche des 50-64 ans étant exposée à l’effritement des compétences. Contrairement aux idées reçues, l’illettrisme ne touche pas seulement les personnes sans emploi : 55 % des personnes concernées travaillent, souvent dans des métiers peu qualifiés ou manuels. L’impact sur la vie quotidienne s’avère particulièrement prégnant, entravant l’autonomie professionnelle, les démarches administratives ou la pleine citoyenneté. Comme le souligne Julie Nardin, coordinatrice nationale de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (Anlci), « un de nos enjeux premiers est de sortir ces publics - qui peinent à lire, écrire, compter, cliquer - de l’invisibilité, dont le sentiment de honte complique le repérage ».
Face à cette réalité, le principal obstacle réside en effet dans la stratégie d’évitement mise en place par les personnes touchées pour masquer leurs lacunes. « Par exemple, oublier opportunément ses lunettes pour éviter de déchiffrer un document administratif constitue un indice révélateur de ce désarroi silencieux », alerte Cyril George, chargé de mission régional de l’Anlci. Pour structurer la réponse publique, la structure identifie quatre paliers fondamentaux : repérer la difficulté, oser en parler avec bienveillance, oser intégrer une formation et parvenir à y maintenir l’apprenant. Le second palier s’avère délicat. De nombreux professionnels du secteur social, conseillers emploi, secrétaires de mairie ou responsables RH n’osent pas aborder le sujet par crainte d’offenser. « Or, c’est précisément ce dialogue empreint de bienveillance qui permet de lever le tabou, de vaincre la honte et d’orienter l’usager vers les dispositifs adaptés », affirme Isabelle Liron, vice-présidente en charge de la formation professionnelle des demandeurs d’emploi à la région BFC.
Accompagnement humain
Pour franchir ces étapes décisives, les structures associatives et les bénévoles constituent des piliers indispensables. L’association Agir ABCD en Côte-d’Or, accompagne notamment 21 personnes en situation d’illettrisme. Sa spécificité repose sur un accompagnement individuel, sur-mesure et sans limite de durée, offrant une « première marche » rassurante avant toute formation collective. « Ce type d’accueil, ce travail de dentelle, est encore assez modeste en BFC. Il y a là un véritable enjeu à faire essaimer ce type de solution », argue Caroline Janssens, déléguée territoriale d’Agir ABCD, tout en rappelant le besoin de davantage de bénévoles, l’association en comptant actuellement 55 pour sa délégation Côte-d’Or.
Les témoignages d’apprenants résonnent comme autant de preuves tangibles de l’efficacité du travail associatif. Lolita, 25 ans, accompagnée depuis trois ans après avoir été orientée par la Mission Locale, témoigne avec émotion de ses progrès : « Au début, je ne pouvais pas déchiffrer les lettres ou les grandes phrases. Aujourd’hui, j’arrive à lire des livres, des mails, des informations. » De son côté, Gilbert, confronté à d’importantes séquelles d’une méningite contractée dans son enfance et orienté par le dispositif Sésame, a retrouvé le plaisir de lire : « Au bout de deux ans, c’est plus facile. Je prends le journal, je lis les pages, les trucs qui m’intéressent ». La réussite de cet accompagnement repose sur des relations humaines fondées sur la réassurance et l’adaptation aux besoins de chaque apprenant. Qu’il s’agisse de suivre la scolarité de ses enfants, d’effectuer des démarches en ligne ou de lire le journal, chaque progrès reconstruit l’estime de soi. « Dans la lutte contre l’illettrisme, il y a cet intérêt très économique qui fait que, parce que vous savez lire, écrire, compter... eh bien vous allez pouvoir plus facilement aller vers l’emploi. Mais ce que je voulais rappeler, c’est qu’avant tout, cela fait partie du socle républicain que d’offrir à chacun une seconde chance », conclut Perrine Serre.
Pour rationaliser l’action publique, une étude inédite a été réalisée conjointement par l’Insee, l’Anlci et la DEPP de l’Éducation nationale. Les 113 intercommunalités de Bourgogne Franche-Comté ont été analysées et les chercheurs ont établi une typologie en six groupes d’exposition au risque d’illettrisme :
- Population très fortement exposée (Châtillonnais, Tonnerrois, Joigny, Autunois, Montbéliard, Gray...)
Caractérisés par une forte proportion de personnes peu ou pas diplômées (53 % contre 46 % en moyenne régionale), un tissu industriel marqué avec des ouvriers peu qualifiés et une précarité monétaire élevée. - Population fortement exposée (Nièvre, Yonne, Haute-Saône, Bresse)
Marqués par une population plus âgée et un niveau de diplôme globalement inférieur au baccalauréat.
Ces deux premières catégories représentent 1/4 de la population des 18-25 ans dans la population de BFC. - Population urbaine à zones de précarité (Auxerre, Nevers, Dijon, Mâcon, Chalon-sur-Saône, Dole, Besançon, Belfort, Vesoul, Lons-le-Saunier, Belfort)
Bien que la population y soit globalement plus diplômée, ces pôles abritent de fortes poches de précarité ciblées dans les Quartiers politique de la ville, où les besoins en « Français langue étrangère » masquent parfois les enjeux d’illettrisme. - Population intermédiaire
Couvrant divers territoires ruraux ou semi-ruraux proches de la moyenne régionale. - Population peu exposée avec jeunes actifs précaires
Essentiellement les territoires frontaliers de la Suisse avec des populations plus jeunes et qualifiées, présentant un risque très faible. - Population peu exposée
Zones périurbaines des métropoles (Nevers, Dijon, Chalon-sur-Saône et Besançon). Risque le plus faible de la région en raison de populations diplômées et insérées.
Cette cartographie offre une boussole précieuse aux acteurs publics pour cibler prioritairement les moyens de formation et de sensibilisation. Elle s’ajoute aux publications régionales de l’Insee (qui présentent les grands messages, indicateurs et enseignements clés à l’échelle de l’ensemble de la région), ainsi qu’aux fiches départementales (format 4 pages). Téléchargeables sur le site de l’Anlci, ces dernières déclinent les données chiffrées au niveau des intercommunalités (EPCI) par département et précisent les enjeux territoriaux rédigés en lien avec le terrain.