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Le mécénat, moteur invisible de l’économie

Mécénat. De la charité médiévale aux stratégies RSE des multinationales, la philanthropie française a opéré une mue spectaculaire. Longtemps perçue comme une prérogative de l’Église ou de l’État-providence, elle est devenue un levier économique majeur, pesant aujourd’hui plus de 17 Mds € par an au plan national.

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Olivier desmarescaux, président de la fondation de france centre-est. (Crédits : Betty Garcia)

Le mécénat social ou sociétal s’inscrit dans une longue filiation. Au Moyen-Âge la philanthropie (« sentiment qui pousse les hommes à venir en aide aux autres », selon la définition du Larousse) s’appelle en effet charité : elle est locale, religieuse et si elle pose le principe de pallier l’absence (ou plus tard la carence) des aides publiques, elle est à l’origine centrée sur le salut de l’âme du donateur : les Hospices de Beaune en sont une illustration éclatante comme en témoigne l’acte fondateur : « Moi, Nicolas Rolin, chevalier, citoyen d’Autun, seigneur d’Authume et chancelier de Bourgogne, en ce jour de dimanche, le 4 du mois d’août, en l’an de Seigneur 1443 […] dans l’intérêt de mon salut, désireux d’échanger contre des biens célestes, les biens temporels […] je fonde, et dote irrévocablement en la ville de Beaune, un hôpital pour les pauvres malades… ». Cette logique, bien qu’adaptée aux enjeux contemporains, demeure le socle de la démarche, constate Olivier Desmarescaux, président de la Fondation de France Centre-Est qui la résume ainsi : « Des moyens privés qui prennent en charge d’une manière ou d’une autre l’intérêt général ».

Cadre juridique

Jusqu’à la Révolution, les professions s’organisent également, avec des systèmes d’entraide au sein des corporations. Mais la volonté jacobine des révolutionnaires vient bouleverser cette organisation : la loi Le Chapelier (1791), supprime les corporations et les fondations, craignant l’émergence de pouvoirs intermédiaires. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que de grandes structures scientifiques et sociales revoient le jour, à l’image de l’Institut Pasteur (1887).

La Fondation de France a été créée en 1969 par le général de Gaulle et André Malraux sur le constat que l’État ne peut pas tout. »
Olivier desmarescaux, président de la fondation de france centre-est.

Jusqu’au début des années 2000, la France accusait un retard structurel sur les pays anglo-saxons où la philanthropie est intrinsèquement liée à la réussite sociale et financière. La bascule est politique : la loi Aillagon (2003), offrant une réduction d’impôt de 60 % sur les dons des entreprises, transforme le mécénat en un outil de gestion stratégique. La loi LME (2008) vient la compléter grâce à la création des fonds de dotation, des structures plus souples que les fondations, permettant à des acteurs de taille moyenne de s’engager. Depuis, le secteur a explosé : en 2024, 5.833 fondations et fonds de dotation sont en activité, soit une progression de 4 % par rapport à 2023, selon le Baromètre de la philanthropie 2025 de la Fondation de France. Selon la même source, « l’engagement des acteurs philanthropiques est toujours plus soutenu, avec une augmentation de leurs dépenses de 9 %, soit plus de 17 Mds € consacrés aux actions d’intérêt général ».

Les visages du mécénat

(Crédits : DR)

En la professionnalisant, la France a entraîné la philanthropie vers une véritable ingénierie du don, particulièrement efficace au sein de la Fondation de France. Le mécénat prend des visages divers, depuis le soutien à l’art contemporain jusqu’à la lutte contre les inégalités territoriales, en passant par des actions face au dérèglement climatique, ou dans le domaine de la santé. À ce titre, un organisme comme la Fondation de France agit comme un éclaireur en détectant, grâce à son réseau de 1.200 experts, des causes orphelines ou naissantes là où les pouvoirs publics vont se concentrer sur la gestion des « grands nombres ».

La nature du mécénat a également changé : Marie-Amélie Barnoud, en charge de la Fondation du groupe Geotec, témoigne de cette évolution. Les fonds de la société côte-d’orienne, à l’origine un soutien à l’art contemporain, ont ainsi muté vers des actions plus globales en faveur de l’inclusion des personnes vulnérables (handicapés, sortants de détention…) ou pour faire face au changement climatique. C’est aussi l’orientation prise par la Fondation de France qui, dans les dossiers qu’elle mécène, privilégie les actions transversales. Au niveau des entreprises, le mécénat sociétal devient donc un investissement intégré aux performances globales des entreprises et à leurs valeurs.

Convaincre, encore…

Malgré le contexte économique, la générosité globale (particuliers et entreprises) se maintient autour de 17 Mds €. Si les dons des particuliers marquent parfois le pas face à l’inflation, le mécénat d’entreprise, lui, continue de croître, porté par les TPE et PME qui représentent désormais 97 % des mécènes selon le Baromètre Admical 2025. Pour autant, le potentiel de croissance reste toutefois massif dans le secteur privé. En BFC, par exemple, seules 8 % des entreprises (soit environ 7.000) pratiquent aujourd’hui le mécénat, laissant 92 % du tissu économique hors de cette démarche. 67,7 % des entreprises mécènes en BFC sont des TPE (18,7 % du volume total des dons déclarés dans la région) qui abondent la richesse territoriale à hauteur de 52,7 M€ (contre 32,8 M€ en 2020). Un soutien discret, mais pourtant bien présent : selon la Fondation de France, sur le plan national, 88 % des entreprises mécènes agissent aujourd’hui au niveau local ou régional, renforçant l’écosystème économique de proximité.