Collectivités

Quel avenir pour la CIGV ?

Côte-d’Or. La séquence électorale passée, les débats ont repris à la ville de Dijon avec, encore et toujours, une épine dans le pied de la municipalité : la Cité internationale de la gastronomie et du vin dont les résultats sont moins indéniables que ceux obtenus lors des élections municipales par Nathalie Koenders, elle qui hérite du dossier porté par son prédécesseur. Attelage hybride d’acteurs publics et privés, la CIGV souffre d’une image brouillée et d’un positionnement originel inadéquat qui ont entraîné une série noire de fermetures malgré quelques réussites. Une nouvelle tête, Pierre Guez, versant privé, et un brainstorming transgroupes du côté de la ville de Dijon seront-ils les clefs pour sortir la CIGV de son pot-au-noir ?

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La Cité internationale de la gastronomie et du vin, le 13 avril 2026. (Crédit : JDP.)

Sans surprise, la Cité internationale de la gastronomie et du vin (CIGV) aura animé le dernier conseil municipal de Dijon, lundi 13 avril. « Improvisation permanente, gabegie », un « fantasme » selon Axel Sibert (groupe Agir pour Dijon, droite centre et indépendants) qui accuse la municipalité d’avancer « sans une feuille de route claire pour redresser cette structure qui coûte 3M€ d’argent public par an », pendant que « les acteurs privés tombent les uns après les autres. Tous ces partenaires qui devaient faire vivre ce site sur la durée, ferment ou fuient ». Une charge à laquelle l’adjoint à la maire François Deseille a répondu avec virulence : « Vous êtes sans arrêt en train de casser Dijon (…) Vous ressemblez à des vautours, vous savez, des charognards qui voient la proie et qui foncent dedans… Arrêtez d’abîmer l’image de cette Cité et au final de notre ville et pensez aux acteurs privés, car derrière eux il y a des emplois ».

Quid de l’argent public ?

Nathalie Koenders, maire de Dijon, l’a rappelé en conférence de presse pré-conseil tout comme elle l’avait fait quelques jours plus tôt devant les adhérents de l’Umih 21 : la ville a déboursé, au moment de la construction de la CIGV, 5 M€, auxquels se sont ajoutés 7 M€ de l’État au titre du contrat de revitalisation après le démantèlement de la base aérienne de Longvic et 5 M€ de la région BFC. Dijon administre, au sein de la Cité, le « pôle culturel ». Coût pour la collectivité : « 19 € par an et par Dijonnais », soit à peu près 3 M€/an. Mais, avance la ville, ce pôle qui attire environ 200.000 visiteurs par an si on y ajoute le centre d’interprétation 1204 remplit son rôle de service public de la culture et rapporte également de l’argent via la boutique qui a dégagé, selon le chiffre dévoilé lors du conseil municipal, un CA de « 111.150,38 € en 2024 et de 122.817,21 € en 2025 ».

Quid de l’offre privée ?

La liquidation judiciaire du groupe Épicure, vendredi 10 avril, qui a entraîné la fermeture immédiate de ses trois établissements (La Cave de la Cité, La Table des Climats et Le Comptoir de la Cité) est la dernière péripétie en date d’une série de déboires pour le versant privé de la CIGV qui a débuté avant son ouverture. La déconvenue la plus retentissante est certainement celle impliquant l’hôtel cinq-étoiles Sainte-Anne Hôtel Dijon, qui devait ouvrir à proximité, et dont le dossier a été gelé avant même son ouverture, l’établissement de 125 chambres n’ayant jamais ouvert car son opérateur, Naos Hôtel Groupe, a fait faillite avant même de pouvoir lancer pleinement l’exploitation promise à la prestigieuse chaîne Hilton. C’est ensuite l’offre commerciale du Village gastronomique qui s’est dégarnie peu à peu, avec la fermeture du primeur, le Charreton – puis les fermetures « temporaires » du Dressoir et de l’Ecaille, depuis le mois août. Le poissonnier vient de rouvrir mi-mars. La Librairie Gourmande, malgré sa place centrale dans l’offre culturelle de la Cité, a lancé un appel sur les réseaux sociaux pour relancer son activité et attirer de nouveaux visiteurs. Parallèlement, le restaurant Meurette & Persillé a vu sa collaboration avec le chef iconique Florent Colombo s’arrêter fin février.

« Il devrait y avoir dix bus tous les jours ! »
-  Pierre Guez, nouveau directeur du Village gastronomique à la CIGV

Les différents fournisseurs et prestataires du Village gastronomique ont un arrière-goût amer. Avec, tous, le même sentiment de « gâchis » après avoir été portés par un projet « plutôt prometteur ». « Dès le départ, les gérants ont imposé leurs fournisseurs. Les professionnels locaux ont été balayés : on a donc dû passer par la fenêtre puisqu’on ne voulait pas qu’on passe par la porte », regrette un interlocuteur. « Il y a eu des graves erreurs de choix de la part des investisseurs, puisqu’ils ne se sont pas adressés aux acteurs locaux : les artisans tête d’affiches régionaux n’ont jamais été contactés. Le modèle a été pensé pour les Parisiens et les touristes », regrette également cette ancienne partenaire professionnelle.

Redevenir populaire

Pierre Guez en convient : « Le positionnement de départ n’était pas bon, il y a eu une erreur de casting », reconnaît l’ancien DG de Dijon Céréales puis patron de Vitagora, choisi par le président de VG MDS William Krief, entité administratrice du Village gastronomique, pour relancer ce dernier. À 77 ans, « Pierrot », comme l’appellent ses amis hôteliers-restaurateurs, fourmille d’idées pour relancer la machine et déroule ses solutions en s’appuyant sur le succès de la Cuisine expérientielle, « qui cartonne depuis qu’elle est devenue un bouillon » ; Meurette & Persillé ? « On optimisera, assure-t-il. Il y a des cuisines magnifiques juste en face, on s’en servira ». La Planche, « en fermeture technique » lorsque nous y sommes passés lundi 13 avril, « va rouvrir ». Au-delà, Pierre Guez souhaite reconnecter le Village gastronomique, et, par extension, la CIGV, à Dijon. « On n’a pas travaillé le lien avec les clubs sportifs : le DFCO, la JDA, le handball féminin…, ni avec les étudiants. Il y a un relationnel à recréer ici. Il faut faire de grandes fêtes, que les Dijonnais s’accaparent la Cité ! ». Il regrette aussi un manque de coordination, jusque-là, avec Dijon Bourgogne tourisme et congrès : « Il faut faire venir les tour opérator, associer Beaune ! ».

Regarder la réalité en face

Les idées ne manquent pas. Mais cela permettra-t-il de trouver le mojo pour faire décoller le modèle économique ? Pierre Guez plaide pour donner du temps au temps et demande « deux ans pour transformer la Cité et la rendre populaire ». Il semble surtout urgent que se dessine enfin une ligne claire et lisible pour cette Cité, réunissant tous les acteurs, publics et privés. À ce titre, il convient de se remettre en mémoire la chambre régionale des comptes [1] qui tout en saluant l’aménagement de la friche de l’ancien hôpital général avertissait : « la commune ne pourra faire l’économie d’une réflexion stratégique, en lien avec les partenaires économiques présents sur le site, sur les conditions nécessaires à réunir pour permettre un rayonnement de la Cité conforme aux ambitions de départ », c’est-à-dire un million de visiteurs par an. Avec une moyenne de 850.000, le compte n’y est pas. Et ce n’est pas « abîmer l’image de Dijon » que de regarder la réalité en face : c’est même la seule façon de qualifier la pertinence de la CIGV.

Voir les autres articles sur le CIGV :
Que se passe-t-il sur les vitrines du Village ?
Une Cité difficilement lisible par le grand public

[1Dans son « Rapport d’observations définitives relatif au contrôle des comptes et de la gestion de la commune de Dijon (organique et patrimoine) », daté du 27 juin 2025.