Une région « bouclier » face au désengagement de l’État
Région BFC. Réunis en assemblée plénière à Dijon les 29 et 30 avril, les élus du Conseil régional de Bourgogne Franche-Comté ont dessiné les contours d’une action publique résolument offensive. Entre la signature d’un pacte historique pour l’agriculture, le lancement d’une feuille de route pour la résilience hydrique et une dénonciation virulente des coupes budgétaires imposées par Paris, le président Jérôme Durain a réaffirmé sa volonté de protéger les habitants et les secteurs stratégiques du territoire.
Jérôme Durain n’a pas mâché ses mots, lors de son discours d’ouverture, pour qualifier les relations actuelles avec le gouvernement. « La facture des ponctions de l’État, c’est 80 M€ en 2 ans : 40 M€ en 2025 et à nouveau 40 M€ en 2026 », a-t-il fustigé, regrettant une dégradation de la relation de confiance avec le gouvernement. Ce contexte budgétaire, qualifié d’« extrêmement contraint », force la collectivité à intégrer les effets de la loi de finances tout en essayant de préserver ses ratios financiers.
Une loi de finances qui pèse sur le budget régional, à un niveau toutefois légèrement inférieur aux hypothèses retenues pour le budget primitif 2026 adopté en décembre 2025 et qui permet de faire baisser de 15,1 M€ l’emprunt d’équilibre envisagé, contribuant à une relative amélioration des ratios de la collectivité. Le président a néanmoins tenu à tempérer tout optimisme : « Il n’y a pas d’embellie, il y a simplement moins d’argent en moins » et les marges de manœuvre restent faibles. La région doit notamment compenser la suppression définitive de la Dotation de compensation de la réforme de la taxe professionnelle, représentant une perte de 4 M€. Pour Jérôme Durain, cette situation place la région dans une posture de résistance.
Formation et apprentissage : la région « gère la pénurie »
Le domaine de la formation professionnelle et de l’apprentissage est sans doute celui qui illustre le mieux ce que l’exécutif régional appelle le « désengagement massif » de l’État. « Après avoir suscité le développement du secteur par le biais d’incitations financières fortes, l’État se retire brutalement, sacrifie l’avenir et laisse la région gérer la pénurie, a dénoncé le président. Dans le contexte actuel, où le chômage repart à la hausse, où un jeune sur dix de notre région est sans situation professionnelle et n’est pas en formation, où le niveau de diplôme est inférieur à la moyenne nationale et où l’illettrisme est plus élevé qu’ailleurs, il faudrait tout au contraire miser au maximum sur la formation. Ce désengagement de l’État est autant incompréhensible que scandaleux… ».
Sur la formation professionnelle, c’est une perte de 25 M€ de crédits que la région doit ingérer. Elle se voit contrainte de supprimer près de 1 700 places de formation. « Grâce à la sanctuarisation de notre effort financier 3 420 places seront préservées, toutes avec une qualification à la clé. Si l’on rajoute les personnes sans emploi qui suivent une formation sanitaire et sociale, nous continuons de former près de 6 000 personnes ».
Sur l’apprentissage, c’est la moitié de la dotation que la région perd. Face à cette « dynamique dérégulée » qui a vu le nombre de CFA tripler depuis 2018 tandis que le nombre d’apprentis ne progressait que d’un tiers, la région a décidé de cibler ses aides. Elle concentre désormais son action sur les secteurs stratégiques comme l’industrie, l’hôtellerie-restauration, l’agriculture, le bâtiment et la santé. Jérôme Durain a toutefois réaffirmé une priorité sociale claire : « Aller là où l’argent public est le plus efficace et le plus légitime », en visant notamment les territoires ruraux et les publics les plus fragiles, dépourvus de diplômes. Pour sécuriser les parcours, une aide directe allant jusqu’à 1 200 € par apprenti a été maintenue pour couvrir les frais de mobilité ou d’hébergement.
L’agriculture au cœur de la souveraineté territoriale
L’autre grand temps fort de cette session fut la signature d’une convention de partenariat historique avec la Chambre régionale d’agriculture. Doté d’une enveloppe de 150 M€ sur la période 2026-2028, ce plan vise à bâtir une agriculture « forte, résiliente et souveraine ». « L’agriculture est une filière économique essentielle pour notre région et un secteur essentiel de notre souveraineté. Cette convention vise à accompagner efficacement la profession face aux enjeux auxquels elle est confrontée et à simplifier, avec elle, l’accès aux dispositifs régionaux », précise Jérôme Durain, soulignant les défis climatiques et le besoin crucial de renouvellement des générations. Un tiers des agriculteurs est en effet proche de la retraite, avec un taux de remplacement qui ne dépasse pas 66 %.
Cette ambition agricole est indissociable de la gestion de l’eau, sujet sur lequel la région a adopté une feuille de route stratégique pour 2026-2030. Face à l’accélération des sécheresses et à la vulnérabilité du territoire situé en tête de trois bassins hydrographiques, la collectivité souhaite engager une « transition hydrique concrète ». Pour le président, il s’agit d’un enjeu de temps long : « C’est un sujet trop central et stratégique pour ne pas le prendre à bras le corps ». Cette politique irriguera toutes les compétences régionales, de l’aménagement du territoire au tourisme, avec un objectif de sobriété exemplaire dans les lycées.
Industrie, sécurité et éthique
Sur le volet économique, « dans la période de turbulences que nous traversons, accompagner les entreprises en difficultés, promouvoir des solutions nouvelles et accompagner le développement local est au cœur de notre action », martèle Jérôme Durain. « Je pense à Gemdoubs, entreprise historique papetière du Doubs actuellement dans la tourmente. Nous sommes en lien avec les services de l’État pour accompagner au mieux l’entreprise et ses salariés. Je pense aussi à Stellantis. Si Sochaux est préservé si ce n’est consolidé, Vesoul a appris un transfert d’activité qui met directement en péril près de 190 emplois. La région a déjà engagé des moyens significatifs pour accompagner la mutation de la filière automobile, avec déjà 24 M€ mobilisés et plus de 130 projets d’entreprises soutenus. Si l’engagement de l’État et des collectivités locales est total en faveur de la filière, il serait bien parallèlement que les grands groupes donnent aussi l’exemple, et ce dossier de Vesoul en est une illustration... ».
Le président a toutefois tenu à souligner les motifs de fierté industrielle de la région. Il a notamment évoqué l’investissement d’Arabelle Solutions à Chalon-sur-Saône, y voyant la confirmation que la Bourgogne Franche-Comté « reste une grande région industrielle qui produit du concret et construit l’énergie de demain ».
Cette réussite industrielle s’accompagne d’un renforcement des exigences en matière de sécurité et de déontologie. La région a ainsi confié à l’ARNia une mission stratégique en matière de cybersécurité pour protéger les opérateurs de la collectivité contre des menaces en constante évolution. « Il ne se passe pas une semaine sans qu’une cyberattaque ne vienne frapper une entreprise, un hôpital, un établissement scolaire, une mairie, un musée ou une association. Rien que la semaine dernière, l’ANTS et Parcoursup ont été la cible de hackeurs. Plus tôt dans l’année, c’était Bercy et le groupe La Poste. Vous l’aurez compris, tout le monde est une potentielle cible, personne n’est à l’abri... Derrière cette mission c’est bien l’enjeu de la continuité des services publics et de la confiance des citoyens, qui sont au cœur de ma préoccupation ».
Sur le plan de la probité, une étape majeure a été franchie avec l’adhésion au forum de Transparency International France. « Cela contribue à sécuriser nos décisions, à renforcer la transparence et à maintenir une exigence forte », a insisté Jérôme Durain. La mise en œuvre d’un dispositif de signalement éthique indépendant, confié au Centre de gestion du Doubs, vient parachever cet arsenal pour garantir un service public « équitable, intègre et impartial ».
Le « pouvoir d’achat » comme boussole quotidienne
En conclusion de ses interventions, Jérôme Durain a revendiqué le rôle de la région comme protectrice du quotidien des Bourguignons Francs-Comtois. Entre la gratuité des transports scolaires, le soutien à la restauration lycéenne - où la région prend en charge plus de la moitié du coût des dix millions de repas annuels - et les tarifs TER attractifs, le président a martelé son message. « Le pouvoir d’achat à la région, c’est le matin, le midi, le soir, du 1er janvier au 31 décembre ». Refusant de céder aux mesures qu’il juge symboliques ou démagogiques sur les carburants : « Ceux qui prétendent que la région pourrait donner un coup de pouce crédible aux habitants sur les prix à la pompe… Il faut être sérieux : la part modulable fixée par la région, c’est en moyenne un centime le litre ! Dire que c’est avec ça que l’on peut changer la vie des habitants, c’est purement démagogique ! ».