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À Charolles, la faïence rit

Saône-et-Loire. Sauvée fin 2023 par Romain Piraux, la faïencerie de Charolles, désormais « Charolles 1844 » a revu son catalogue, son process et élargi ses ambitions. Tout en conservant son savoir-faire unique qui lui vaut le label Entreprise du Patrimoine Vivant.

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Photo de Romain Piraux
Romain Piraux, repreneur de la faïencerie devant les Glouglous. (Crédits : JDP)

Charolles, ses troupeaux de « boeufs blancs » ou de moutons bruns, son fromage au lait de chèvre... et son Glouglou, la carafe de forme ichtyenne, le produit phare de la Faïencerie de Charolles. La société, pourtant labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant, placée en liquidation judiciaire en décembre 2023, aurait pu disparaître comme sa cousine la Fayencerie de Digoin l’avait été un an auparavant. Reprise par le chef d’entreprise Romain Piraux, elle entame pourtant une seconde vie avec une nouvelle identité - Charolles 1844, un nom plus adapté à l’export - et un concept revisité. « La réputation de la manufacture était installée, rappelle Romain Piraux. Il y avait une bonne gamme de produits, mais trop de références. Et c’était ingérable du point de vue de l’image : on avait du produit contemporain, du produit classique, du produit Art déco... Le consommateur ne savait plus vraiment qui nous étions. Nous avons donc resserré les références en passant de 200 à 30 en catalogue propre, et nous sommes également montés en gamme ».

Savoir-faire unique

Les iconiques, tels le Glouglou dont il sort 800 exemplaires par mois de l’atelier, sont bien entendu restés au catalogue, enrichi des créations d’Aurélie Richard (directrice artistique autrefois, elle collabore aujourd’hui en free-lance pour la faïencerie) et Adolfo Abejón, directeur artistique d’Alp Carpets, l’autre site appartenant à Romain Piraux (voir ci-contre), designer par exemple de l’étonnant vase Vertige.

Photo de Nathalie Collier
Nathalie Collier, responsable de production - elle est aussi la seule à savoir réaliser le décor « oeillet », typique de la faïencerie.(Crédit : JDP.)

Dans les ateliers, les gestes sont inchangés : la barbotine (pâte d’argile atomisée) est coulée dans les moules de plâtre qui vont lentement en absorber l’humidité. Démoulées, les pièces sont séchées à l’air avant d’être soigneusement polies manuellement, une à une, afin de ne pas présenter la moindre scorie, puis de subir une première cuisson à 1.200°, dans un four à gaz pour obtenir un biscuit. C’est ensuite l’étape de l’émaillage - là également, Romain Piraux a revu le nuancier, passant d’une centaine de coloris à 40 et des finitions différentes (mates, satinées, brillantes) ou avec des effets. Les pièces subissent une seconde cuisson dans un four électrique, cette fois, montant de 100 à 980°. « Une pièce enfournée à l’émaillage le lundi est sortie le mercredi », précise Nathalie Collier, responsable de production, entrée comme apprentie il y a 26 ans à la faïencerie. Elle est aussi la dernière à maîtriser le décor à l’oeillet, signature du site de Charolles.

Tout le processus est vérifié de bout en bout. Les pièces présentant des défauts mineurs sont écartées - proposées à prix déclassés, elles feront le bonheur des acheteurs de la vente exceptionnelle organisée chaque année par la faïencerie, probablement du 29 mai au 1er juin 2025. Les autres rejoindront la boutique (physique et en ligne) ou le réseau du site : « nos clients sont principalement des distributeurs, des magasins, des architectes, pour des projets de décoration », précise Romain Piraux. Certaines pièces sont réalisées en sous-traitance pour des marques haut de gamme comme Roche Bobois, telle Nonette, une lampe à poser d’1,50 m designée par Cédric Ragot, dont la silhouette encapuchonnée nécessite un soin tout particulier. La faïencerie de Charolles est d’ailleurs la seule à posséder le savoir-faire pour réaliser cette pièce virtuose.

Rationaliser la production...

Si les gestes sont ancestraux, Romain Piraux y a tout de même apporté de la cohérence et de l’agilité, en mettant en place un ERP et en rationalisant la disponibilité des moules, fabriqués sur place. Il y a, par exemple, désormais 40 moules de Glouglous pour que la production suive la demande, qui s’était un temps emballée, se souvient Romain Piraux : « Pour la nonette je n’avais que deux moules, explique-t-il. En mars, Roche Bobois me passe une commande de 150. Donc très bien, c’est super. Mais je ne peux en faire que deux par semaine. Ça me fait 75 semaines. Sans compter les aléas en atelier... J’ai dû calmer les ventes et repartir en production pour avoir un peu de stock dans les moules. C’est aussi pour cela qu’il était important de réduire la gamme, parce qu’investir dans les moules de plus de 100 produits, c’était impossible. »
Le délai de disponibilité d’une pièce sur commande est d’environ quatre semaines aujourd’hui.

... Et voir loin

La stratégie semble porter ses fruits. Si Romain Piraux estime à « moins de 500.000 € » le chiffre d’affaires lorsqu’il a repris la faïencerie, l’année 2024 s’achève sur un résultat « de plus d’un million. L’objectif, fin 2025, c’est 1,5 M€, on va réinvestir au niveau commercial et refaire les salons qu’on avait mis en stand-by ». L’incontournable Maison& Objet pour la France, un salon à Atlanta car le Made In France, malgré les vociférations du président Trump à l’égard de l’Europe, garde la cote auprès d’une clientèle aisée. Les Amériques dans le viseur donc, mais aussi le Japon et l’Europe du Sud puisque Flohymont SAS, le groupe que Romain Piraux est en train de constituer, possède une manufacture à Grenade. Le pichet iconique de Charolles n’a pas fini de glouglouter.

Manon, ici en train de démouler les « nuanciers ». (Crédit : JDP.)