APPRENTISSAGE : l’État lâche la formation
Un million d’apprentis. L’objectif devait incarner une vision de long terme. Il ressemble aujourd’hui à une promesse oubliée. « Il y a eu une vraie ambition au départ, sincère je pense. Mais elle a été très vite rattrapée par les difficultés financières de l’État », constate Yves Bard, président de la Chambre de métiers et de l’artisanat de Côte-d’Or.
Après un décollage réel en 2020 et 2021, la dynamique s’est brutalement brisée. « Les coûts des contrats ont été baissés de 10 %, de manière arbitraire, alors même que nous subissions l’explosion des prix de l’énergie et des matières premières », rappelle-t-il. Une décision uniforme, déconnectée de la réalité des formations artisanales. « Quand une entreprise n’a aucune visibilité à trois ou six mois, elle ne prend pas le risque d’un apprenti sur deux ans. L’apprentissage devient un pari, et aujourd’hui, le contexte économique n’est absolument pas propice. » Résultat : les contrats reculent et la confiance s’effrite. « À force d’annonces contradictoires, on n’est plus crédible. »
Mais au-delà de l’urgence budgétaire, Yves Bard alerte sur une erreur stratégique majeure. « On raisonne encore comme si les métiers manuels allaient disparaître. Or c’est l’inverse qui est en train de se produire. » Selon lui, l’intelligence artificielle et l’automatisation vont balayer une grande partie des emplois tertiaires. « L’IA va transformer énormément de métiers. Mais elle ne remplacera pas la main », assure-t-il.
Pour le président de la Chambre de métiers, il est donc contre-intuitif de reculer sur ces métiers d’avenir. « Les métiers artisanaux sont ceux qui resteront en forte valeur ajoutée. Vous ne remplacerez pas un boulanger, un carrossier ou un artisan d’art par un humanoïde demain. » Et pourtant, ce sont précisément ces filières qui sont fragilisées par les politiques publiques.
La pratique ne s’apprend pas en visio
En BFC, où la Chambre de métiers forme près de 3.500 jeunes par an, les conséquences pourraient être irréversibles. « La baisse continue des financements va nous obliger à ne maintenir que des formations “rentables”. Cela signifie sacrifier des métiers rares, des métiers d’art, des savoir-faire qui font pourtant partie de notre avenir économique et culturel. » Faute de moyens, « soit on centralise à l’échelle nationale, soit on laisse disparaître ».
Quand une entreprise n’a aucune visibilité à trois ou six mois, elle ne prend pas le risque d’un apprenti sur deux ans.
Yves Bard, président de la chambre de métiers et de l’artisanat de Côte-d’or.
À cela s’ajoute la prolifération des formations 100 % à distance. « Qu’il y ait du distanciel sur la théorie, pourquoi pas. Mais la pratique ne s’apprend pas en visio », insiste Yves Bard. D’autant que ces structures privées perçoivent les mêmes financements publics. « On spécule aujourd’hui sur la formation. Certains ne cherchent pas à former, mais à faire du profit, regrette-t-il. La formation n’est pas un coût, c’est un investissement ».