Emportés par la houle
Environnement. De Saint-Malo à New-York, les prestigieux Meursault du domaine Coche-Dury traversent l’Atlantique dans la cale du Grain de Sail II, le voilier-cargo de la société éponyme qui démontre que la marine marchande du XXIe siècle peut être rentable dans un modèle écologiquement et socialement vertueux.
Un peu plus de midi, Saint-Malo, la gare. Déjouant toutes les statistiques météo, un chaud soleil abreuve la cité malouine alors que deux Bretons pur sucre m’accueillent avec le sourire : Jacques Barreau, directeur général de la société Grain de Sail et Loïc Briand, directeur de Grain de Sail Shipping. Il faut dire que la Bourguignonne que je suis est porteuse d’un précieux sésame puisqu’envoyée par Raphaël Coche, le vigneron à la tête du prestigieux domaine Coche-Dury. Plus précisément : lorsque j’ai approché ce dernier pour évoquer avec lui son choix d’expédier uniquement par voilier ses vins destinés au marché américain, la condition sine qua non pour réaliser le reportage était, en préambule et sans barguigner, de me rendre à Saint-Malo pour voir l’embarquement des précieux flacons et y interroger les hommes qui ont fait naître cet extraordinaire épopée économique.
Des transports maritimes en hausse
Quai de Saint-Malo. Jacques Barreau et Loïc Briand m’ouvrent les portes de l’entrepôt où, soigneusement protégées et anonymisées, des caisses contenant vins, parfums et autres marchandises à forte valeur ajoutée s’apprêtent à prendre le large pour au moins une vingtaine de jours, direction New York. Les vins du Domaine Coche-Dury ont voyagé par « camion roulant à l’huile végétale et on va les décharger avec un transpal électrique », précise Loïc Briand et c’est en le suivant que je découvre Grain de Sail II, le voilier de la compagnie éponyme créée en 2012 par Jacques et son jumeau Olivier Barreau : 52 m de long, coque aluminium, deux mâts de 44 et 48 m et 1 500 m² de voiles immaculées frappées du logo rouge de Grain de Sail qui évoque tout à la fois un voilier, une boussole, un coquillage… À bord et sur le quai, une fourmillière : les membres d’équipage et les dockers à la manœuvre pour embarquer les caisses ; deux marins perchés sur les mâts et, dans le carré - la salle commune - Antonin Masset, responsable de l’armement et Guillaume Roche, le capitaine, seul maître à bord après Dieu lors des traversées et responsable à ce titre de la vie de son équipage, de son bateau et de sa cargaison.
Le transport vélique existe depuis que l’homme navigue, se plaît à rappeler Jacques Barreau. Mais lorsque débute l’aventure Grain de Sail, le transport maritime de marchandises n’a pour ainsi dire qu’un visage : celui des immenses porte-conteneurs sillonnant les océans, propulsés par du fioul lourd. Or le rapport d’évaluation du Giec (2022) indique que le transport maritime représente environ 11 % des émissions directes de CO2 du secteur mondial des transports. C’est, en 2023, environ 1,7 % des émissions mondiales de GES anthropiques soit environ 2,3 % des émissions mondiales. Mais, souligne encore le Giec, « le volume du commerce maritime mondial a augmenté d’environ 250 % en quarante ans, ce qui explique que les émissions continuent d’augmenter malgré l’amélioration de l’efficacité des navires ». L’OCDE précise : les émissions mondiales du transport maritime sont passées de 889 Mt de CO₂ en 2019 à 973 Mt en 2024, soit une hausse de 9,4 %. Et l’explosion des achats via les plateformes chinoises, Temu et Shein en tête, ne risque pas d’inverser la tendance…
Jacques et Olivier Barreau, de formation scientifique, ne sont pas seulement des experts de l’énergie renouvelable maritime : ils sont aussi de Bretagne, là où la pollution produite par les activités humaines, rejetées sur les rivages, ne peut plus être ignorée. Interpellés par un saunier sur la possibilité de faire voyager sa production par voilier, ils commencent à élaborer l’idée d’un voilier cargo moderne, avec une équation simple, détaille Jacques Barreau : « Un avion c’est 1 000 g/t/km, un camion, c’est 300 g, un porte-conteneur 10 g… un voilier comme Grain de Sail II, c’est 1 g ». Mais le duo ne s’arrête pas là : si l’ambition de construire un navire est excitante, le bon-sens économique impose la création d’une activité de production : « On s’est vite rendu compte que pour le financer, il fallait d’abord le charger, raconte Jacques Barreau, et qu’il serait peut-être bien malin de le charger nous-mêmes pour être certain que le navire ne naviguera pas à vide. Donc, on a décidé de créer cette activité autour du café et du chocolat qu’on ne maîtrisait absolument pas ! »
Théorie du doughnut
Car si les frères Barreau sont pragmatiques, ils ont aussi, chevillée au corps, la certitude qu’une entreprise n’a de sens que si elle repose sur un trépied intangible : rentabilité, respect des hommes, respect de la planète. En cela, ils s’efforcent de bâtir une économie équitable entre plancher social et plafond écologique selon le modèle économique du « doughnut » développé par la chercheuse Kate Raworth. C’est pourquoi les denrées chargées seront à forte valeur ajoutée, non produites sur le sol français (café et chocolat bio et éthiques), mais pas seulement : les Barreau importent de la pâte de cacao plutôt que des fèves pour laisser aux producteurs la plus-value de la première transformation et optimiser les charges ; des travailleurs protégés sont employés notamment au conditionnement et l’on veille à ce que chacun soit justement rémunéré, les bâtiments sont éco-construits...
« On veut transporter ce qui mérite de l’être. En clair, éviter toutes les marchandises de mauvaise qualité qui vont finir dans des chaînes de magasins low cost... »
C’est le succès des produits Grain de Sail en GMS (une chocolaterie plus vaste a même dû être construite pour y faire face !) qui permettra la mise en eau en 2020 d’un premier voilier-laboratoire, Grain de Sail I, qui avec ses 50 tonnes en cale fait figure de petit Poucet des océans mais établit la preuve de concept et la cohérence de la mise en chantier de Grain de Sail II, dont la capacité va permettre à la société d’élargir ses clients. Grain de Sail contribue dès lors à créer un référentiel commercial vélique, marché de niche dans lequel les concurrents sont peu nombreux.
Le bateau est un « pur voilier », explique Antonin Masset, « c’est-à-dire fait pour marcher à la voile quelles que soient les conditions de vent et de mer ». Le moteur sert essentiellement aux manœuvres dans les ports. « On l’utilise de temps en temps, mais c’est vraiment pour la sécurité du navire », précise Guillaume Roche. « Quand on doit allumer le moteur, c’est tout le monde qui fait la gueule ». Les bordées acceptent des conditions parfois rudes en Atlantique mais les marins, qui portent haut les vers de Charles Baudelaire « Homme libre toujours tu chériras la mer », suivent les frères Barreau car ils sont convaincus de leur authenticité : « C’est pas du greenwashing », appuie Guillaume Roche. « Sinon, on irait au moteur dès qu’il n’y a plus de vent et on irait bien plus vite pour les clients. Et ce ne sont pas mes instructions en tant que capitaine ». Il est d’ailleurs à noter que les marins, qui prennent physiquement des risques pour transporter les marchandises, sont mieux payés que leurs supérieurs à terre et personne ne trouve rien à y redire...
Parcelles en danger
Cette écologie intègre et pragmatique a convaincu Raphaël Coche. Quatrième génération à la tête du Domaine Coche-Dury (Meursault), dont les vins vendus sur allocations et à une clientèle internationale sont parmi les plus prisés de notre côte viticole, Raphaël Coche est depuis longtemps plus qu’inquiet des effets du réchauffement climatique sur les vignes. Ce jour de mai, sous un soleil de plomb, nous parcourons les parcelles les plus prestigieuses de l’appellation Meursault. Certains pieds sont complètement desséchés, d’autres déjà racornis, morts... Le vigneron évoque le bombardement des rayonnements solaires auxquels est soumise la vigne, l’embolisation, le dépérissement annoncé, l’impossibilité de solutions agroforestières (replantation d’arbres et de haies qui, à ce stade du réchauffement climatique, nécessiterait pour être véritablement efficaces, l’arrachage de trop de plants). Sur place, la recherche s’active, notamment sur la création de porte-greffes plus résistants. Mais l’urgence est déjà là...
Agir localement pour agir globalement
Dans son domaine, Raphaël Coche s’implique depuis plus de vingt ans dans des changements de modèles pour une filière viticole actuellement livrée à une spéculation mondiale effrénée. Chez Coche-Dury, on vendange à la main, on taille, on trie sévèrement, on privilégie la qualité aux volumes et la signature gustative (gourmande, complexe, élégante pourtant) à la rentabilité : « On a gardé des techniques qui ne sont pas les plus rapides, mais qui s’efforcent de garantir un résultat constant », explique le vigneron. Fermentations longues en fûts, soutirages successifs, nettoyage des fûts à la chaîne... « On se fait un petit peu mal », reconnaît-il encore.
« ...Prenons l’exemple des vins de Bourgogne qui sont reconnus comme probablement les meilleurs vins au monde. Ces vins ne sont pas près d’être reproduits aux États-Unis. Ils méritent d’être dégustés de l’autre côté de l’Atlantique et d’être transportés dans de très bonnes conditions. » - Jacques Barreau, Grain de Sail
Agir au-delà de ses parcelles lui est vite apparu comme une nécessité et le modèle de Grain de Sail, une évidence, scellée de la meilleure des façons, autour d’une assiette de produits de la mer et de quelques « quilles » du Domaine dont le souvenir fait encore sourire les Bretons... Aux États-Unis, le wine merchant Kermit Lynch boucle la boucle pour livrer à ses clients américains des vins français d’exception transportés de la manière la plus respecteuse qui soit. Et Raphaël Coche fait école puisqu’en octobre 2025, son homologue du Domaine Follin-Arbelet (Aloxe-Corton) disait sur les réseaux sa fierté d’avoir expédié ses premières bouteilles vers New York avec Grain de Sail ! « Il faut agir mais de manière concrète, comme nous le faisons au niveau du groupe. Et c’est ça qui, petit à petit, va donner envie à d’autres entreprises de faire la même chose. Nous sommes un peu en situation de pionnier. On est quelques-uns en France à avoir développé ce genre d’entreprise et les clients finissent par comprendre l’urgence et c’est pour ça qu’ils fonctionnent avec nous », applaudit Jacques Barreau.
Certes, on rétorquera qu’il est plus facile à des vignerons ultra cotés outre-Atlantique de choisir le transport vélique qui multiplie par 5 ou 10 fois le coût par rapport au transport conventionnel : quelques dollars de plus ou de moins ne feront aucune différence pour des clients fortunés qui peuvent se payer des bouteilles de domaines français réputés - la traversée par voie maritime devenant même un argument de marketing. À cela, Raphaël Coche rétorquera que la sauvegarde de la planète devrait être une urgence pour la totalité du monde viticole, la survie de leur matière vivante première, la vigne, étant en jeu. Et il joint les actes à la parole puisqu’il investit en fonds propres dans le prochain projet des frères Barreau : le Grain de Sail III, un porte-conteneur à voile qui permettra de démocratiser un peu plus le transport vélique, dont la version finalisée a été présentée le 16 juin. Il sera le plus gros du monde de sa catégorie.
Un Bourguignon dans le tour de table
Grain de Sail III sera construit en parallèle d’une nouvelle usine à Dunkerque (production de cafés et chocolats, bureaux, boutique) sur une ancienne friche industrielle, courant 2027. Les chiffres sont vertigineux : avec ses 162 mètres de long et 6 900 m² de voiles, le navire pourra embarquer 6 000 tonnes de marchandises, réduisant l’empreinte carbone de 90 % par rapport à du transport conventionnel. On y retrouvera les technologies éprouvées à bord de son prédécesseur (isolation, hydrogénérateurs, chaudière à pellets), pour un voilier cargo quasiment passif énergétiquement. Investissement total prévu : environ 50 M€.
Preuve de leur robustesse - un autre concept cher aux frères Barreau, qui le préfèrent largement à celui de résilience : « La résilience consiste à quand même accepter de se casser la figure pour se relever et nous on n’est pas très fans de ça, on préfère rester debout, confie Jacques Barreau. La robustesse consiste à garder une intégrité qu’elle soit physique ou même morale. Ça signifie prendre des marges de sécurité sur des stocks de matière première, ne pas se verser de dividendes mais les réinjecter dans l’entreprise, parce que ça rend l’entreprise financièrement plus robuste » - ils ont pu boucler deux levées de fonds.
Après cette deuxième opération, les fondateurs Olivier et Jacques Barreau, Loïc Briand et une partie des salariés restent majoritaires au capital, avec plus des deux tiers en possession. Grain de Sail II et III permettront à la société mère, qui affichait plus de 20 % de croissance en 2025 pour un CA de 17 M€, de rallier son objectif de transporter non seulement la totalité de ses matières premières à la voile, mais également d’ouvrir ce mode de transport à des chargeurs moins exclusifs que nos grands vignerons de Bourgogne qui ne sont donc plus seulement les meilleurs du monde, mais également pionniers sur une planète qu’il est urgent de décarboner. Le meilleur accord Terre-vins qui puisse advenir..