Et si l’avenir de l’agriculture venait… du sol ?
Yonne. Face à la volatilité des engrais, à la dépendance au gaz naturel et aux tensions géopolitiques, les solutions fondées sur la biologie des sols gagnent du terrain. En France, des entreprises développent biostimulants et amendements organiques pour réduire les intrants de synthèse. Une journée technique de Sobac à Véron en a illustré les enjeux.
Les marchés des engrais figurent parmi les plus volatils des matières premières agricoles au monde. Après le pic de 2022 lié à la guerre en Ukraine, l’instabilité s’est poursuivie : l’indice mondial des prix, autour de 120 fin 2024, est remonté à environ 129 début 2025 à plus de 200 en 2026 dans le contexte de la guerre en Iran et du blocage du détroit d’Ormuz, selon la Banque mondiale. Dans le même temps, les prix de l’urée ont varié de +45 % à +90 %, ceux du diammonium phosphate ont dépassé +85 % sur un an, et l’ammoniac a parfois été multiplié jusqu’à six en moins de deux ans.
« Depuis la guerre en Ukraine, les perturbations du commerce maritime et les tensions géopolitiques ont accentué ces déséquilibres. L’engrais azoté a pratiquement doublé en l’espace d’un an. On est passé de 400 € à plus de 800 € la tonne. Quand vous avez une exploitation qui consomme beaucoup d’azote, cela change totalement l’équation économique », explique Pierre Agogué, responsable régional de Sobac (solutions de fertilisation naturelle des sols), qui ajoute : « Il n’y a pas de détroit d’Ormuz dans l’équation quand les agriculteurs travaillent avec nous. Nous ne dépendons pas des énergies fossiles, et c’est ce qui nous permet d’avoir une très grande stabilité de prix. » Dans ce contexte, les solutions déployées par Sobac prennent tout leur sens.
Journée technique
Le 21 mai dernier, à Véron, près de 200 agriculteurs, techniciens et élus ont donc participé à une journée consacrée à ces approches. L’objectif était de montrer, sur le terrain, comment la restauration de la vie biologique des sols peut contribuer à améliorer la fertilité et à réduire les achats d’intrants : « On voulait surtout présenter des résultats technico-économiques et montrer que ces solutions ne relèvent pas d’un discours théorique. Les agriculteurs ont besoin de chiffres, de références et de retours concrets, souligne Pierre Agogué. Quand un exploitant qui achetait 100 tonnes d’engrais n’en achète plus que 30 ou 35, l’impact sur ses charges est immédiat. »
L’entreprise fait partie des entreprises françaises qui développent des amendements organiques à partir de composts végétaux issus d’écosystèmes forestiers : « On ne fait rien en laboratoire. Nous développons des composts extérieurs qui maturent entre trois et cinq ans. C’est un peu comme un bon vin : on le laisse évoluer lentement pour obtenir un produit stable et très riche sur le plan microbiologique. » Selon l’INRAE, le réseau du CIRM (Centre international de ressources microbiennes) conserve aujourd’hui une des plus importantes collections de micro-organismes en Europe d’environ 28 000 souches microbiennes, regroupant bactéries, levures et champignons utilisés à des fins de recherche et d’applications industrielles, notamment en agroalimentaire : « C’est un cocktail pratiquement impossible à reconstituer artificiellement. Ces micro-organismes travaillent sur l’humus, la structure du sol, la disponibilité des éléments nutritifs et, plus largement, sur la capacité du sol à produire », précise Pierre Agogué.
Vers une nouvelle agriculture ?
Sobac n’est pas seule sur ce créneau. En France, Mycophyto développe des solutions à base de champignons mycorhiziens ; Olmixcommercialise des biostimulants à base d’algues ; Gaïago, Agronutrition et Bioline by InVivo investissent également ce marché en forte croissance. Selon les essais présentés, les gains moyens observés atteindraient environ 120 € par hectare en grandes cultures, grâce à la combinaison d’une réduction des charges et d’une amélioration des performances agronomiques : « Aujourd’hui, les agriculteurs veulent un produit rentable. L’environnement est important, mais si la solution n’améliore pas la marge, elle ne sera pas adoptée. On peut être durable, mais si on n’est pas rentable, il n’y aura plus de paysans en France », conclut Pierre Agogué.
Cette recherche d’un équilibre entre rentabilité, autonomie et préservation des sols s’inscrit dans une tendance internationale de fond, à mesure que l’agriculture cherche à produire davantage avec moins d’intrants et à renforcer sa résilience face aux chocs climatiques et géopolitiques. Selon l’Agence Bio et Eurostat, 30 à 50 % des agriculteurs français utiliseraient en partie ces techniques. Mais il s’agit encore d’une transition partielle plutôt que d’un changement complet du modèle agricole et il subsiste de fortes inégalités entre les pays, dues notamment aux politiques agricoles, régulièrement dénoncées par les agriculteurs français.