L’été meurtrier
Région BFC. Dans la poussière des cours de ferme et des champs, des rivières asséchées et l’angoisse des comptes bancaires dans le rouge, Raphael Grey, 54 ans éleveur et cultivateur dans le nord de la Côte-d’Or est à la tête d’un cheptel de 140 bêtes et de 434 hectares. Son constat est simple après ces mois de canicule : « Jamais personne n’a vu ça. On est tous sonnés ».
Première conséquence visible de ce manque d’eau historique : l’herbe ne pousse plus et le bétail ne peut plus s’alimenter et doit donc regagner les étables, interrompant la phase d’engraissement estival en plein air, une étape pourtant cruciale pour le développement de la carcasse des animaux, la qualité de leur viande et le volume final produit : « Je les nourris comme en hiver pour justement ne pas perdre de volume », explique Raphaël Grey, cultivateur et éleveur de charolais. Le maïs, culture historique mais gourmande en eau, paie, tout comme les céréales, un tribut extrêmement lourd à Avot, au nord de la Côte-d’Or où est installée l’exploitation de 434 hectares comme dans la France entière : 60 % de perte sur les cultures d’été – maïs, blé, soja – et une valeur nutritionnelle des plantes restantes faible. Des pertes que Raphaël Grey estime à 45 % de son chiffre d’affaires annuel, soit plus de 350.000 € : « Le souci, c’est que le peu de stock qu’on a est médiocre en qualité. On a l’habitude de faire des mauvais rendements, d’avoir une culture qui va déconner. Ça peut être l’orge de printemps, le blé… Là le problème, c’est que, de l’herbe à la céréale, tout est déréglé. Sur la paille seule, ça va représenter 50.000 € de manque à gagner de vente ».
Travailler à perte 20h par jour...
Face à cette impasse, l’avenir même de ces cultures est remis en question : « Pour le maïs, si les années continuent comme ça, c’est une culture qu’on va arrêter », confie l’agriculteur. Et si des alternatives existent sur le papier, tel le sorgho, Raphaël n’est pas convaincu : « Le sorgho, c’est aussi une plante qui demande de l’eau. Or de l’eau, on n’en a plus ! »
L’absence d’humidité a une autre conséquence : les couverts végétaux d’automne n’ont pas pu germer, tandis que la sécheresse favorise la prolifération d’insectes ravageurs qui dévorent le peu de verdure subsistant, notamment la luzerne.
Au-delà de l’impact financier, il y a les conséquences humaines. Avec des températures extrêmes et une végétation ultra-sèche, le risque d’incendie et l’angoisse qui va avec planent constamment sur les exploitations. Pour presser la paille sans risquer de déclencher un feu avec l’échauffement des machines, la préfecture avait donc autorisé le travail de nuit : « On a travaillé toutes les nuits… On commençait à presser le soir à 7 h et jusqu’au lendemain matin 7 h. »
Pour maintenir son exploitation et continuer de payer ses investissements matériels, l’exploitant n’a eu d’autre choix que d’augmenter massivement son activité parallèle de prestataire de services agricoles pour d’autres clients, travaillant 35 % de plus que la normale : « Le jour, on fait de la prestation de services. La nuit on travaille dans nos champs. Ça va compenser une partie des pertes, mais je sais qu’il y a 80 ou 100.000 € que je ne récupérerai jamais alors qu’on travaille 20 h par jour. »
On ne se sent pas entendus
Au-delà des chiffres, c’est l’esprit du monde agricole qui vacille : « Ça épuise, physiquement et moralement. Dans mon entourage, j’ai trois personnes qui veulent arrêter complètement. Des grosses boutiques… Des gars qui disent : "Stop, on arrête". »
À cette fatigue profonde s’ajoute un sentiment d’urgence que Raphaël ne sent pas suffisamment perçu par les institutions : « Les banques nous disent qu’elles vont sortir des plans d’aide mais plus tard. Mais c’est maintenant qu’il faut agir. Il faut que les banquiers sortent de leurs bureaux, que les institutions se rendent compte de ce qui se passe. Jamais on n’a vu ça. Et on nous a mis le Mercosur, on a fait exploser les charges d’exploitation, on a multiplié les contrôles. Le peu qu’on gagne repart dans les charges. Tous les plans n’ont rien changé et on est le seul métier à produire sans savoir ce que notre production va nous rapporter. Il faut tout revoir. »