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« L’impréparation des dirigeants reste un problème majeur »

Cyrille de Crépy. Le directeur associé de la société de promotion immobilière Sopirim a exercé la fonction de vice-président du tribunal de commerce de Dijon et président de la chambre des procédures collectives. Durant son mandat, il a géré l’impact de la Covid, où le tribunal a dû traiter des dossiers complexes liés aux prêts garantis par l’État et à la mise en place de plans de continuation. Son mandat achevé, cette expérience de juge consulaire influence aujourd’hui son action comme président de la section services des Entrepreneurs 21 (ex-CPME).

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Le Journal du Palais. Vous venez de passer une décennie comme juge consulaire au sein du tribunal de commerce. Quels sont les moments saillants de cette expérience ?

Cyril De Crepy
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Cyrille de Crépy. Le Covid ! Quasiment toutes les entreprises se sont vu proposer des soutiens massifs de financement. Certains les ont bien utilisés pour investir, d’autres pour maintenir un volume de collaborateurs pendant la baisse des commandes. Nous avons aussi vu des gens profiter du Prêt Garanti par l’État pour rembourser des dettes dont ils étaient caution personnelle, avant de liquider leur entreprise ensuite.

Concernant les plans de continuation, les mesures Covid ont autorisé à décaler des annuités sur plusieurs années, et nous commençons à en voir les effets. Il existe deux types de plans : les plans linéaires et les plans progressifs, ces derniers étant généralement plus tendus. Un plan progressif peut s’expliquer par une volonté d’attendre la revente de l’entreprise ou par la nécessité de rembourser en priorité des créances « super privilégiées » (dettes sociales). Ces mesures troublent aujourd’hui la lecture des chiffres. De plus, le sensationnalisme médiatique tend à surinterpréter les statistiques sans prendre le recul nécessaire pour analyser les tendances de fond, par exemple sur l’augmentation des défaillances d’entreprises. Tout le monde cherche une « solution miracle instantanée » face aux mesures fiscales qui s’enchaînent.

Y a-t-il un « profil type » du chef d’entreprise qui se retrouve au tribunal de commerce ?

Il n’y a pas de profil type de chef d’entreprise, car il n’existe ni diplôme ni formation spécifique. On trouve des profils variés, de l’autodidacte au diplômé d’école de commerce, mais le chiffre d’affaires n’est jamais révélateur de la capacité d’un dirigeant à mener les choses à bien. C’est l’impréparation qui reste un problème majeur. La personne qui arrive en redressement a souvent « pris le monde dans la gueule ». On voit arriver des gens en sauvegarde ou en redressement au dernier moment, par tactique pour bloquer une assignation ou une résiliation de bail, plutôt que par anticipation stratégique. On n’apprend pas aux chefs d’entreprise à réagir sainement quand ils sont en difficulté. Il faudrait instaurer un socle de connaissances obligatoires (comptables, fiscales, sociales) avant de pouvoir immatriculer une entreprise. Je pense aussi qu’il faudrait apprendre aux jeunes, dès l’école, les bases de la vie en société : remplir une déclaration d’impôts, comprendre un budget, savoir comment fonctionnent les institutions. Ce serait le meilleur début de formation pour les futurs entrepreneurs.

La mythologie du chef d’entreprise est celle de la réussite, mais on oublie souvent la partie immergée de l’iceberg. Aujourd’hui, après vingt ans d’activité, on redemande parfois aux dirigeants d’être caution personnelle sur de nouveaux projets, ce qui signifie remettre son propre toit en jeu. C’est une prise de risque lourde qui incite à la prudence. Au tribunal, on croise toutes les situations : des gens qui n’ont rien à faire dans le monde des affaires, parfois des escrocs, mais aussi des dirigeants à propos desquels on se dit qu’on n’aurait pas fait mieux. Cette confrontation à la misère humaine est éprouvante.

Vous êtes président de la section Services des Entrepreneurs 21. Que peut apporter le syndicat aux dirigeants en difficulté ?

Le syndicat a un rôle à jouer pour combattre la solitude du chef d’entreprise. Aux Entrepreneurs 21, nous souhaitons que les présidents de branche puissent accueillir et écouter les adhérents en difficulté. Nous ne sommes ni des psychologues, ni des experts-comptables, mais nous pouvons accompagner et mettre en relation. La dimension humaine est aussi importante que la dimension comptable. Si un dirigeant n’a plus l’énergie de se battre, on ne peut pas la lui donner ; mais l’idée est d’être un facilitateur auprès des banques ou des administrations. Le syndicat doit détecter les « signaux faibles » chez ses adhérents, comme un retard de cotisation ou une absence prolongée aux événements. Nous mettons en place des permanences téléphoniques pour dire aux chefs d’entreprise qu’ils ne sont pas seuls. J’ai également suggéré de créer un « trophée du rebond » pour valoriser ceux qui ont su se relever, car cela demande parfois plus de force que de simplement grandir.

Comment manager dans une situation tendue ?

Manager quand « ça va mal » demande beaucoup de sang-froid et de recul. Il faut savoir s’entourer de personnes désintéressées et garder une grande humilité. Le choc moral est immense : les difficultés de l’entreprise entraînent souvent des dépressions, des divorces ou des problèmes de santé graves. C’est un engrenage polysectoriel où tout finit par se tendre en même temps…

Le président national des Entrepreneurs, Amir Reza-Tofighi, souhaite que le syndicat pèse davantage à l’approche des élections. De quelles mesures auraient besoin les chefs d’entreprise ?

Sur le plan législatif, la simplification administrative reste une priorité. Exemple : on devrait pouvoir tester un poste afin de vérifier sa pertinence dans l’entreprise. Je ne parle pas de tester la personne, je parle de tester le poste. Or, il est légalement impossible de recourir à un CDD : ce n’est pas un remplacement temporaire, ni un surcroît d’activité, c’est une création de poste, donc un CDI. Et là le chef d’entreprise se dit : si ce n’est pas pertinent, s’il faut y mettre fin, qu’est-ce que ça peut coûter. Ces contraintes administratives et contractuelles constituent clairement un certain nombre de freins à l’embauche. Face à ces arcanes administratives absolument délirantes, il faut une simplification des législations du code du travail que plus personne n’ose engager. Or cela favoriserait l’activité économique, offrirait aux dirigeants une meilleure lisibilité.

Et sur le plan local ?

À Dijon, avec Les Entrepreneurs 21, nous avions organisé des rencontres avec les candidats aux municipales pour qu’ils entendent nos problématiques réelles (logement, fiscalité, attractivité). Suite à cela, nous avons obtenu l’identification d’élus référents à la mairie pour l’urbanisme, le commerce et la fiscalité, afin de faciliter les démarches de nos adhérents. Dans une ville de notre taille, il est essentiel de remettre de l’humain et de la proximité dans les relations entre les entreprises et les institutions.