« La réindustrialisation est un combat que la France peut encore gagner »
Interview. Le ministre délégué à l’Industrie Sébastien Martin fait de la réindustrialisation la mère de toutes les batailles. Emplois, souveraineté face à la Chine, automobile, formation et avenir de la Bourgogne Franche-Comté : il détaille sa feuille de route.
Le Journal du palais. Vous avez fait de la réindustrialisation une priorité. Quels objectifs précis vous fixez-vous pour les cinq prochaines années ?
Sébastien Martin. On est partis de 2,5 millions d’emplois industriels perdus depuis les années 70. On a recommencé à en créer en 2018, pour la première fois. Après une année 2025 difficile, le solde est redevenu positif début 2026, avec 5.000 emplois de plus.
Mon objectif est clair : plus d’usines et plus de gens dans l’industrie. On le mesurera avec trois indicateurs : le solde net d’ouvertures-fermetures de sites, le solde net d’emplois industriels, et la part des femmes dans l’industrie, aujourd’hui insuffisante. Si dans cinq ans cette part a progressé, que les territoires en reconversion ont réussi leur bascule et que les territoires dynamiques continuent d’accueillir des projets, on aura gagné. Cela suppose que les territoires aient encore plus envie d’industrie et qu’on change son image.
La France reste dépendante pour des composants, matières premières et technologies stratégiques. Jusqu’où l’État est-il prêt à aller pour relocaliser, et quelles filières sont prioritaires ?
On a construit nos chaînes de valeur de manière naïve en pensant que ce n’était pas grave d’avoir tout en Chine. On en voit les limites. L’État est prêt à payer un peu plus cher ses terres rares transformées pour ne plus être dépendant. Mais la France est l’un des pays les plus en avance en Europe sur la transformation, c’est là que se crée la valeur. On a une usine à La Rochelle qui sait transformer les terres rares, le projet Caremag à Lacq, et à Grenoble MagREEsource pour transformer et recycler les aimants permanents. Sans aimants, pas de moteur électrique. Et surtout il y a la diversification des approvisionnements. On signe des contrats en Afrique, en Asie du Sud-Est. Peu de pays ont des gisements, mais on n’est pas obligé de s’approvisionner uniquement en Chine.
L’Europe fait face à la concurrence de la Chine, notamment dans l’automobile où BYD pourrait devenir premier fabricant mondial. Comment soutenir une filière qui représente 2,4 millions d’emplois en France ?
D’abord, remettons les chiffres à leur place. Les véhicules chinois, c’est 4% du marché français. Et contrairement à ce qu’on entend, l’offensive n’est pas sur l’électrique. Sur les 10 véhicules électriques les plus vendus en France, les 15 en Europe, aucun n’est chinois.
Pourquoi ? Parce que la France a obtenu des droits de douane sur l’électrique chinois au niveau européen et parce que nous avons mis en place l’écoscore : en France, pour avoir une aide à l’achat, il faut que le véhicule soit construit en Europe. D’autres pays subventionnent le véhicule chinois, pas nous.
Oui, mais BYD annonce déjà installer des usines en Europe et contourner les droits de douane.
Oui mais une usine en Europe, ce sont des coûts, des normes et des emplois européens. C’est comme si on avait refusé Toyota à Valenciennes il y a 20 ans. Je ne suis pas pour bloquer la concurrence, je suis pour une concurrence loyale.
Je ne crois pas à l’hyperspécialisation. Un petit pays de 5 millions d’habitants peut se spécialiser. Un grand pays de 68 millions comme la France a besoin de diversité : automobile, chimie, défense, aéronautique, ferroviaire, nucléaire, industrie verte. Quand l’auto souffre, le nucléaire prend le relais.
Quant aux collaborations avec la Chine : il faut avoir la modestie de le dire, il y a 30 ans on apprenait aux Chinois, aujourd’hui sur les batteries dans les Hauts-de-France, ce sont les Chinois qui nous apprennent. Apprendre n’est jamais honteux. L’enjeu est ensuite de développer ici.
Les entreprises font face à des difficultés de recrutement, à des coûts énergétiques en hausse et à une baisse des aides à l’apprentissage. Comment réindustrialiser dans ces conditions ?
Il y a aujourd’hui 60.000 emplois industriels non pourvus. La baisse des aides à l’apprentissage a surtout concerné les grands groupes, très peu les petites entreprises et ma conviction, c’est qu’il faut rapprocher la formation des territoires industriels. Pas seulement une école de production ou un BTS. Il faut du bac+3, des titres d’ingénieur dans les bassins industriels. L’industrie de demain sera plus technologique, avec plus d’IA et de robots. On aura besoin de niveaux plus élevés.
C’est le modèle des campus industriels que j’ai défendu à Chalon : associer un lycée pro et technique, un IUT, une école d’ingénieur, le CNAM. Quand les jeunes partent se former ailleurs, c’est difficile de les faire revenir ; il faut former sur place.
La région BFC est confrontée à une démographie en recul et peine à attirer talents, jeunes et entreprises. Comment faire en sorte que la réindustrialisation se traduise par des implantations et l’arrivée de nouvelles populations ?
La Bourgogne-Franche-Comté est une grande région industrielle. Son identité doit être portée par le conseil régional, pas seulement par l’État.
Sans Framatome au Creusot, sans Arabelle à Belfort, sans les tubes à Montbard, une centrale n’est qu’un bloc de béton. Sans le Nord Franche-Comté et ses sous-traitants, pas d’automobile. Sans l’élevage bourguignon, pas d’agroalimentaire. À Chalon, on est passé de Kodak à des pompes à chaleur, au recyclage de métaux stratégiques, à des sous-traitants d’Hermès. Cette culture industrielle doit servir de socle pour bâtir des projets diversifiés. Encore une fois l’hyperspécialisation est dangereuse : si un secteur s’effondre, tout s’effondre.
Pour attirer, on a des atouts que les investisseurs citent toujours à Choose France : nos infrastructures - routier, ferré, fluvial - une électricité abondante, pas chère et décarbonée avec un système simple, RTE, EDF, Enedis, alors qu’en Allemagne c’est éclaté ; la qualité de la main-d’oeuvre, la qualité de la recherche et le crédit impôt recherche.
C’est pour cela que la France est le pays le plus attractif d’Europe pour la septième année consécutive. La réindustrialisation ne restera pas un concept si les élus locaux animent leur écosystème, aménagent du foncier et travaillent avec l’Éducation nationale pour former. C’est l’alliance État-industriels-territoires qui fait venir les usines, les emplois qualifiés et donc les populations. C’est un combat que la France peut encore gagner.