« Le but : renouer le lien producteur-consommateur »
Saône-et-Loire. Dans un monde où la déconnexion entre citadins et ruraux semble s’accentuer, et alors que la loi d’urgence agricole récemment votée cristallise encore les oppositions, des initiatives émergent pour restaurer le dialogue. Aurore Paillard, agricultrice à Gergy (Saône-et-Loire) en grandes cultures et safran évoque ainsi Terres Innovantes, un fonds de dotation lancé en 2024 par le syndicat Jeunes Agriculteurs (JA) dont elle est administratrice au niveau national.
Le Journal du palais. Qu’est-ce que le dispositif Terres innovantes ?
Aurore Paillard. Terres Innovantes est un fonds de dotation qui a émergé en 2024, porté par le syndicat Jeunes Agriculteurs, financé par plusieurs mécènes : Crédit Agricole, Total Énergies, Nestlé, McDo, RAGT (semenciers, Ndlr) et Lidl. L’objectif, c’est de faire dialoguer la société urbaine, les jeunes urbains notamment, avec les jeunes ruraux. Il s’agit de faire du lien entre les deux pour montrer qu’on n’est pas si différents que ça, qu’au-delà de vivre à la campagne ou dans la ville, on a quand même des centres d’intérêt en commun.
Un des moyens est de partager un repas et de discuter autour des produits.
Oui, car le principe c’est de mettre les jeunes urbains en relation avec les jeunes qui travaillent le sol et qui produisent la nourriture. C’est toujours assez convivial. La plupart du temps, c’est autour d’un repas pour découvrir les ingrédients et expliquer comment ils sont fabriqués et transformés.
Y a-t-il des a priori négatifs ?
Déjà, les gens qui viennent n’ont pas spécialement d’a priori. Sauf peut-être le tout premier rendez-vous qui a eu lieu à Avignon en 2024 ; c’était un « qui est qui ? ». Personne ne savait qui faisait quoi, il fallait poser des questions et là, il y avait effectivement des stéréotypes qui ressortaient pour trouver le métier de l’un ou de l’autre. Dans l’ensemble, il n’y a pas forcément de frein. Nos visiteurs sont des gens curieux qui ont envie d’en connaître plus. Et c’est bien le but : renouer le lien producteur-consommateur. Mais il est vrai qu’on se fait une image de l’agriculteur de la même manière que le jeune agriculteur se fait une image du jeune urbain.
Qu’est-ce que vous apprenez des discussions avec ces jeunes urbains ?
Qu’il y a quand même un fossé. Aujourd’hui, quand on habite en ville, on n’a plus du tout le rapport à ce qu’on met dans son assiette. En parallèle de Terres Innovantes, les JA ont le dispositif DJSP (Demain Je Serai Paysan), une association créée pour expliquer les choses aux enfants. On développe aussi des formats pour les collèges, les lycées ou la formation adulte, mais essentiellement cela a démarré pour apprendre aux enfants d’où vient un steak haché ou une brique de jus de tomate. C’est tellement facile aujourd’hui d’ouvrir un sachet de pâtes, mais d’où viennent les pâtes ? Il y a encore quatre générations, tout le monde avait des paysans dans sa famille. Aujourd’hui, le citadin fait ses courses sans savoir d’où vient son produit ni comment il a été fabriqué...
Il y a cette déconnexion-là, et il y a le prix. Tout le monde n’a pas un budget extensible et le consommateur va d’abord chercher un prix. La ministre [de l’Agriculture Annie Genevard, Ndlr] s’est mise en avant avec une boîte de tomates cerises pour promouvoir la souveraineté française, expliquant qu’elle ne coûtait que 30 ou 40 centimes de plus qu’une boîte espagnole. Bout à bout, pour certaines familles, cela compte. Se nourrir c’est savoir où on met le curseur. À travers Terres Innovantes, on veut montrer qu’on peut bien manger sans forcément se ruiner en faisant les bons choix. Par exemple, la viande congelée est pleine d’eau. Chez le producteur, il y aura peut-être 1 ou 2 € de plus au kilo, mais à poids égal, on est gagnant avec de la vente directe car cela ne réduit pas à la cuisson.
Le choix de l’utilisation de produits phytosanitaires est-il dans le camp de l’agriculture, ou est-ce au consommateur de faire ce choix ?
Pour moi, c’est le consommateur qui décide ce que nous allons produire demain. Mais il faut qu’il soit informé. Les grandes cultures non traitées, ce sont des rendements très bas avec des risques de maladies comme la carie, transmise par un champignon (les grains cariés sont impropres à la consommation humaine et animale, ils sont non toxiques mais non appétents pour les papilles gustatives et dégagent au broyage une odeur de poisson pourri, la récolte doit être détruite et la parcelle à surveiller, Ndlr). A contrario, pour les fruits et légumes, on sait très bien le faire en bio.
C’est facile de nous dire qu’on ne veut plus de traitements et que tout le monde doit être en bio. Pas de souci, mais ce sont des coûts énormes. Si je veux passer en bio demain, c’est hors de prix car je dois changer quasiment tout mon matériel. Cela prend aussi un temps fou car on en passe beaucoup en mécanique pour gratter le sol, et cela grille aussi beaucoup de gasoil. Les produits de biocontrôle à base de plantes ou d’huiles essentielles se développent. Mais il faut savoir que tout ce qui est naturel n’est pas forcément inoffensif. C’est dur de le faire rentrer dans la tête des gens. Je fais souvent le parallèle avec les médicaments. Si j’arrête de protéger mes plantes ou mes élevages, alors les hommes doivent aussi arrêter de se protéger. Là, bizarrement, on me dit que ce n’est pas pareil. Pourtant, on se protège des poux ou des virus ; pourquoi ne pourrait-on pas protéger nos plantes et nos animaux ?
Comment Terres Innovantes pourrait désamorcer cela ?
Autour de la convivialité. Sincèrement, c’est la clé pour rassembler et pour désenclencher ce qui est un peu engrammé dans la tête des gens. Moi j’aime bien expliquer ce qu’est mon métier. Je le fais régulièrement lors de trajets en BlaBlaCar. On me demande mon métier, je dis que je suis agricultrice. On me demande si je suis en bio, je réponds que non et j’explique pourquoi. Quand j’ai fait une porte ouverte ici, les gens me posaient des questions sur les fleurs [le crocus qui produit le safran, Ndlr]. J’expliquais que trois semaines avant, il n’y avait rien sur le sol à part beaucoup d’herbe. J’ai donc traité avec un désherbant, un glyphosate, un mot « interdit ». J’ai expliqué à 70 personnes pourquoi je l’avais fait. Trois semaines après, l’herbe repoussait déjà, ce qui montrait la rémanence très courte du produit. Si cela allait vraiment dans le sol, mes fleurs n’auraient jamais poussé. Le dialogue, c’est aussi désenclencher tout ce qu’on peut dire ou entendre. À travers Terres Innovantes, on montre qu’on a une agriculture de qualité en France, une des plus vertueuses du monde, même si on nous impose toujours plus de normes. Dans la tête des gens, on a l’impression que ce n’est pas vrai, surtout avec certains documentaires à charge. Par contre, les gens sont capables d’acheter, venant de l’étranger, et produit avec des molécules qu’on nous interdit en France.
Et du côté des jeunes agriculteurs, quelle est la demande sociétale ?
Ils sont comme tout le monde, ils ont les mêmes tentations et les mêmes désirs... Le métier et les envies ont beaucoup changé. En grandes cultures, on peut dire qu’on a du temps car c’est saisonnier. En élevage ou maraîchage, c’est très chronophage. En lait, c’est tous les jours, toute l’année, deux fois par jour minimum. On a la chance d’avoir le service de remplacement. Grâce à cela, de plus en plus de jeunes arrivent à partir en vacances. La priorité, ce sont les congés maternité, paternité, les vacances et les remplacements maladie. C’est encore parfois mal vu dans l’inconscient de voir des agriculteurs de prendre des vacances, mais ceux qui le font l’ont décidé.
* Nous avions rencontré Aurore Paillard avant le vote de la loi Urgence agricole, Ndlr