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92e année

Le mentorat décloisonne l’entrepreneuriat agricole

Agroalimentaire. Expérimenté depuis deux ans en Saône-et-Loire, ce dispositif inédit porté par la chambre d’agriculture a pour objectif de mettre en relation un exploitant agricole avec un chef d’entreprise issu d’un tout autre domaine d’activité. Deux missions parlementaires ont récemment mis en lumière les bienfaits de cette initiative pour lutter contre l’isolement des agriculteurs, qui pourrait bientôt se décliner à l’échelon national.

Anne-Marie Barge, agricultrice à Varenne-l’Arconce et Danièle Saint-Martin-Crayton, avocate à Mâcon, forment l’un des binômes qui ont tenté cette expérimentation partenariale sous l’égide de la chambre d’agriculture. JDP

À l’heure de prendre des décisions parfois essentielles pour la santé financière de son activité professionnelle, le chef d’entreprise se retrouve souvent bien seul. Un constat éculé, certes, mais pourtant encore plus criant dans le monde agricole, déjà malmené tant par les aléas météorologiques que par la versatilité des marchés, quand il n’est pas l’objet d’agri-bashing. D’autant qu’à la solitude de l’entrepreneur s’ajoute parfois un sentiment de dépréciation d’une profession jadis rouage économique essentiel de la ruralité française. Comme le souligne Rose Lienhardt, « les responsables d’exploitation sont très souvent en relation avec des professionnels, des experts-comptables ou des conseillers techniques mais il leur est parfois difficile de se positionner comme de véritables chefs d’entreprise et de prendre assez de hauteur ». En 2019, la chambre d’agriculture de Saône-et-Loire a missionné cette spécialiste de l’accompagnement professionnel du dirigeant et conseillère des « agriculteurs fragilisés » pour déployer sur le territoire un dispositif original, le mentorat entrepreneurial.

Basée sur le volontariat et dénuée de tout rapport pécuniaire, cette opération menée en partenariat avec le Réseau mentorat France a reçu le soutien financier du conseil départemental de Saône-et-Loire. Concrètement, la « chambre » organise la rencontre entre un mentoré - l’agriculteur - et le mentor - un entrepreneur aguerri, issu d’un tout autre horizon, en s’assurant que ça « matche » entre eux. Le partenariat d’une durée de 12 à 18 mois peut alors commencer. « Avec le mentorat, ce qui est primordial c’est la dimension humaine, l’écoute, la confiance réciproque et le partage d’expériences. Il permet de revenir sur les fondamentaux du métier ou d’imaginer une diversification d’activité. L’exploitant agricole peut aussi bien partager avec son mentor les aspects professionnels que les problèmes personnels qu’il rencontre puisque souvent ils ont des contraintes communes. Sans rapport d’argent, une complicité se crée. » Depuis son lancement, une quinzaine de binômes se sont formés mais, aujourd’hui, avec la crise sanitaire, la chambre d’agriculture peine à recruter de nouveaux mentors.

Seul organisme consulaire agricole à avoir expérimenté ce dispositif à l’échelle d’un département, la chambre d’agriculture de Saône-et-Loire fait figure de pionnière dans l’accompagnement du dirigeant et son initiative ne séduit pas seulement ses adhérents - il sont quelques 66.000 tous secteurs d’activités confondus de ce côté-ci de la Bourgogne. « L’agriculture reste un univers très cloisonné. Le mentorat permet aussi de créer cette ouverture nécessaire vers le monde extérieur », explique Bernard Lacour, le président de la chambre consulaire qui rappelle que cette idée est née à la suite d’une période tragique dans le département, une vague de suicides sans précédent chez les exploitants agricoles. « L’échelon départemental joue son rôle de proximité et se doit d’être un laboratoire d’idées. Cette expérimentation est extrêmement concluante et les échanges entres les binômes vont bien au-delà de ce que nous avons imaginé. Néanmoins, nous devons restés humble, le mentorat n’est qu’un élément de la solution. »

Une initiative observée de près

Le mentorat entrepreneurial figure d’ailleurs parmi les mesures qui pourraient être utilisées pour lutter contre le malaise paysan à plus grande échelle. En décembre 2020 déjà, le rapport du député du Lot-et-Garonne, Olivier Damaisin, sur l’accompagnement des agriculteurs en difficulté et la prévention du suicide citait l’initiative en exemple. « Les retours d’expérience apparaissent très profitables aux deux partenaires. Pour l’agriculteur, c’est souvent une ouverture sur l’analyse des chiffres de son exploitation, qui est le plus souvent déléguée à des tiers, pour une meilleure prise de conscience de sa responsabilité d’entrepreneur et des relations qu’il doit entretenir avec son comptable », écrivait-il notamment.

En mars dernier, le rapport sénatorial de la commission des Affaires économiques rédigé par Henri Cabanel (Hérault) et Françoise Ferat (Marne) remis au président Gérard Larché prônait, quant à lui, la généralisation du mentorat parmi les moyens à mettre en œuvre par l’État « en matière de prévention, d’identification et d’accompagnement des agriculteurs en situation de détresse ». Après avoir rencontré différents binômes en Saône-et-Loire, les rapporteurs parlementaires ont observé que « le mentorat, en rapprochant deux chefs d’entreprise, donne en outre plus de relief à l’idée qu’une exploitation agricole, au-delà des considérations familiales et sentimentales qui peuvent s’y mêler, est une entreprise dont la gestion obéit à certaines contraintes ». En clair, l’agriculteur est un chef d’entreprise à part entière et mérite la même considération. Reste à savoir si ces recommandations seront suivies d’effet.

Stéphane Bourdier