Entreprises

Le travail frontalier en BFC marque le pas

Emploi. Fin 2025, 48.450 habitants de Bourgogne Franche-Comté travaillent en Suisse. Si ce chiffre progresse encore légèrement, la dynamique s’est considérablement essoufflée par rapport aux années précédentes. Derrière ce ralentissement, une économie suisse bousculée par les turbulences mondiales, une industrie horlogère sous pression et des territoires inégalement touchés selon leur positionnement géographique.

Lecture 6 min
Graphique sur le nombre de frontalier fin 2025

La Bourgogne Franche-Comté est, de loin, la première région française pourvoyeuse de travailleurs frontaliers vers la Suisse : ses 48.450 navetteurs représentent 20 % de l’ensemble des frontaliers français employés dans ce pays. Mais la dynamique qui avait porté ce flux pendant plusieurs années marque désormais le pas, selon la dernière étude de l’Insee sur l’emploi transfrontalier daté de mai. « En 2025, la progression n’est plus que de 0,5 %, contre 1,5 % en 2024 et 6,7 % en 2023 », indique Jérôme Mathias, co-auteur de l’étude. Un ralentissement d’autant plus notable qu’il s’inscrit en décalage croissant avec la moyenne nationale : la France dans son ensemble affiche une hausse de 2,2 % sur la même période. Pour la deuxième année consécutive, la région fait donc moins bien que le reste du pays.

Ce décrochage tient en grande partie à la géographie. « Contrairement à l’Auvergne Rhône-Alpes adossée à Genève ou au Grand Est tourné vers Bâle, la Bourgogne Franche-Comté est éloignée des grandes agglomérations suisses. Ses flux frontaliers sont donc plus étroitement dépendants de la conjoncture industrielle, secteur qui emploie 40 % de ses navetteurs, soit 19.160 personnes. Or ce secteur est précisément celui qui souffre le plus en 2025 », analyse Thésée Sztrakoniczky, seconde co-autrice de cette étude.

L’industrie et l’intérim en repli

La dégradation de la conjoncture internationale a frappé de plein fouet l’économie suisse. Le relèvement des droits de douane américains en 2025 a pesé sur un pays dont les exportations représentent 72 % du PIB, soit le double du ratio français. L’emploi industriel frontalier en provenance de la région recule de 1,7 % sur un an. Le repli touche l’horlogerie - déjà fragilisée en 2024 par le ralentissement de l’économie chinoise et la faiblesse du yuan - mais aussi les autres industries manufacturières. « Les travailleurs frontaliers de BFC sont structurellement plus exposés à ces chocs que ceux d’Auvergne Rhône-Alpes, dont la progression dans l’industrie, bien que ralentie, reste positive à 2,4 % », appuie Thésée Sztrakoniczky.

Ce tassement industriel se lit encore plus nettement dans les chiffres de l’intérim, baromètre sensible des variations conjoncturelles. Le nombre de frontaliers intérimaires passe sous les 4.000 en 2025, après une chute déjà marquée en 2024 (-15,6 %). « Ce retournement est brutal si l’on se souvient de l’envolée des années précédentes : +36 % en 2021, +22 % en 2022. Ces intérimaires étaient massivement mobilisés pour répondre à une demande horlogère alors en forte expansion. Le reflux de cette demande les a exposés en premier », explique Jérôme Mathias.

À l’inverse, le secteur de la construction résiste. Le chiffre d’affaires du bâtiment reste en croissance en Suisse, et l’emploi frontalier dans ce domaine progresse à un rythme comparable à celui des années précédentes. Les transports terrestres, avec 840 navetteurs, se distinguent également par un dynamisme soutenu pour la troisième année consécutive. Du côté des services aux entreprises hors intérim, la tendance redevient positive après le ralentissement de 2024, portée principalement par les services aux bâtiments - notamment le nettoyage - et par les activités de programmation et de conseil informatique. En revanche, les sièges sociaux marquent un recul, et les secteurs juridique, comptable ainsi que l’architecture et l’ingénierie, qui étaient auparavant des moteurs de la croissance frontalière, contribuent peu à la progression actuelle.

La santé, locomotive inattendue

Dans ce tableau contrasté, un secteur tire clairement son épingle du jeu : la santé. Les activités liées à la santé humaine et à l’action sociale emploient désormais 5.180 frontaliers en Suisse, et si ce chiffre ne représente encore que 6 % de l’emploi frontalier régional, ce secteur contribue à lui seul à environ 70 % de la hausse nette observée sur un an. Parmi ces soignants qui franchissent quotidiennement la frontière, les infirmiers sont plus nombreux que les médecins. « Ce phénomène reflète les tensions qui traversent le système de santé suisse et sa capacité à offrir des rémunérations attractives pour des professionnels formés en France. Le commerce et l’hébergement-restauration suisses dépassent quant à eux 7.000 frontaliers régionaux, avec une croissance de 2 % en 2025, soit toutefois un rythme nettement inférieur aux 7 % annuels enregistrés entre 2022 et 2024 », développe Jérôme Mathias.

Territorialement, le ralentissement est inégalement réparti. Le Doubs concentre à lui seul sept frontaliers sur dix de la région, soit 34.300 navetteurs. C’est là que le coup d’arrêt est le plus sensible : la progression n’est plus que de 0,1 % sur un an, contre 6,4 % en 2023. Les quatre intercommunalités du bassin du Haut-Doubs, tournées vers les cantons de Neuchâtel et du Jura où l’horlogerie prédomine, enregistrent même un recul net. Symbole de ce retournement, la communauté de communes du Val de Morteau, longtemps première en nombre de frontaliers, perd cette place au profit de celle des Lacs et Montagnes du Haut-Doubs, dont l’orientation plus marquée vers le canton de Vaud - à l’économie plus diversifiée - lui permet d’afficher une progression de 2,4 %. Le pays de Montbéliard-Agglomération est également en repli. Le Jura et le Territoire de Belfort, eux, progressent encore légèrement, à respectivement 1,1 % et 1,4 %, bénéficiant d’une exposition sectorielle un peu moins concentrée sur l’industrie horlogère.