« Le véritable enjeu climatique, ce sera la gestion de l’eau »
Entretien. Face au dérèglement climatique, la question n’est plus seulement de savoir comment réduire nos émissions, mais aussi comment nous adapter aux bouleversements déjà engagés. Le point avec Emmanuel Jobard, fondateur de Noxis et responsable Environnement et Territoire à la Chambre d’agriculture de l’Yonne.
Le Journal du palais. Les derniers étés particulièrement chauds ou pluvieux… Que peut-on réellement attendre dans les prochaines décennies, notamment en Bourgogne Franche-Comté ?
Emmanuel Jobard. Il faut d’abord comprendre que nous sommes engagés dans une trajectoire de réchauffement. Il est très difficile de dire précisément où nous serons en 2100, car les scénarios climatiques dépendent aussi énormément du facteur humain. Les émissions, les politiques publiques, les innovations, mais aussi les événements géopolitiques peuvent faire évoluer cette trajectoire.
En revanche, on connaît les grandes tendances. Si l’on se place sur une trajectoire autour de +3°C à l’échelle mondiale à l’horizon 2100, la France pourrait connaître un réchauffement supérieur, autour de +4°C. L’Europe est effectivement l’un des continents qui se réchauffe le plus rapidement. La France est particulièrement exposée.
Ce qu’il faut surtout comprendre, c’est que nous allons devoir composer avec des situations de plus en plus extrêmes. On peut avoir une année avec énormément d’eau, comme cela a pu être le cas récemment (2024), puis connaître des périodes de sécheresse ou de fortes chaleurs (2026). C’est probablement cela, le climat de demain : une succession d’extrêmes, avec une plus grande variabilité. Pour l’agriculture, c’est évidemment un défi majeur. Une exploitation doit être capable de supporter des températures extrêmes, mais également des périodes où l’eau manque et d’autres où elle est trop abondante.
On entend dire que le changement climatique va entraîner une baisse importante des précipitations. Est-ce réellement le problème auquel la région doit se préparer ?
C’est là que le sujet devient particulièrement intéressant, parce qu’il faut distinguer la quantité de pluie qui tombe et la quantité d’eau réellement disponible. On peut parfaitement avoir davantage de précipitations tout en ayant moins d’eau disponible pour les sols, les nappes, les rivières ou les activités humaines.
Les projections montrent globalement qu’à l’horizon 2100, nous pourrions avoir davantage de précipitations cumulées. Dans les modèles regardés pour la région de l’Yonne, par exemple, on arrive autour de +10 à +15 % de précipitations.
Le problème, c’est que la température augmente également. Et plus il fait chaud, plus l’évapotranspiration augmente. Une partie de l’eau qui tombe repart donc dans l’atmosphère. On peut ainsi recevoir davantage de pluie et avoir, malgré tout, moins d’eau disponible. À l’horizon 2080, les modèles convergent vers une baisse de l’ordre de 10 % de l’eau disponible, malgré une hausse des précipitations.
Le réchauffement modifie également la manière dont l’eau circule. Une atmosphère plus chaude peut contenir davantage de vapeur d’eau. Cela signifie qu’une partie de cette eau reste plus longtemps dans l’atmosphère avant de retomber. Le cycle de l’eau est donc perturbé. Et c’est pour cela que la gestion de l’eau va devenir l’un des enjeux capitaux de notre adaptation. Nous allons devoir apprendre à gérer à la fois les excès et les déficits. L’eau est un bien commun et elle est indispensable à tous les usages : l’alimentation, l’agriculture, les activités économiques, les milieux naturels et bien sûr l’eau potable.
Concrètement, comment la Bourgogne Franche-Comté peut-elle se préparer à cette nouvelle donne ?
Il faut d’abord avoir des politiques publiques qui anticipent les évolutions plutôt que de simplement les subir. Nous avons aujourd’hui suffisamment de projections pour savoir dans quelle direction nous allons. Il faut donc travailler sur le stockage de l’eau, mais également sur la capacité des sols et des territoires à retenir cette ressource.
Le stockage peut prendre différentes formes. On parle beaucoup des méga bassines, mais il existe aussi d’autres solutions : les retenues collinaires, la restauration des zones humides, la reméandration des cours d’eau, tout ce qui permet de ralentir le cycle de l’eau et de favoriser son infiltration. L’objectif n’est pas uniquement de prendre de l’eau lorsqu’elle est disponible, mais aussi de permettre au territoire de mieux la conserver.
C’est un enjeu particulièrement important en agriculture. Si l’on ne dispose pas d’eau, notre capacité d’adaptation sera forcément limitée. Mais il faut également travailler sur la diversification des exploitations. Aujourd’hui, certaines exploitations reposent énormément sur une seule production. Or, dans un climat qui devient plus instable, cela augmente considérablement le risque. Il faut donc trouver ce que j’appelle la martingale climatique. L’idée est de construire des systèmes capables d’absorber les mauvaises années. On ne cherchera peut-être plus à obtenir systématiquement les rendements les plus élevés possibles, mais à construire des exploitations qui auront toujours une activité ou une production permettant de maintenir un revenu lorsque les conditions deviennent difficiles. Une année difficile ne doit pas condamner l’ensemble du système économique de l’exploitation.