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Un modèle régénératif, entre patrimoine et innovation

Yonne. À Villecien, sous l’impulsion de Jessica Flore Angel, le Château du Feÿ s’impose comme le laboratoire d’un modèle économique où activité commerciale, engagement écologique et innovation sociale s’entremêlent pour faire du patrimoine un moteur de transformation territoriale.

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Le château du XVIIe siècle bénéficie d’un statut protégé au titre des Monuments historiques. (Crédit : JDP.)

Des années 1980 au début des années 2000, le château du Feÿ a appartenu à la cheffe britannique Anne Willan, qui y avait fondé une école de cuisine de renommée internationale. Depuis sa reprise en 2017 par Jessica Flore Angel, ancienne architecte, il est aujourd’hui exploité comme un tiers-lieu privé qui repose sur une économie de l’usage. Les hébergements se répartissent entre environ 20 chambres dans le château principal, complétées par La Ferme qui dispose de cinq chambres dans une maison indépendante, d’un gîte, des dépendances et annexes pouvant augmenter la capacité selon les configurations, ainsi qu’environ dix tentes de glamping pour l’hébergement extérieur. Le tout complété par une salle de réception de 450 m² : « On a du monde toute l’année puisque le château est exploité pour deux saisons : il y a une saison d’hiver qui est plutôt du coliving et l’été pour des événements, donc des séminaires et des mariages. »

C’est ce modèle économique qui permet de faire travailler entre 18 et 23 salariés selon les périodes, mais derrière cette stabilité apparente, les équilibres restent fragiles : « Tant que la toiture ne se décolle pas, on va dire… on arrive à ce que tout le monde soit payé », résume Jessica Flore Angel. Derrière le prestige du château, de son colombier aux 450 boulins, le quotidien est aussi absorbé par des charges invisibles : « Il y a plein de choses un peu ingrates… la fosse septique, les systèmes d’eau, l’électricité… ça ne fait un effet waouh pour personne mais ça coûte cher. » Et cette réalité bloque les investissements lourds : « Pour faire des gros travaux de rénovation, on n’arrive pas à dégager 500.000 € de bénéfice chaque année. »

Entreprendre dans « l’incertitude »

Afin de faire vivre le site et sa vingtaine de salariés, Jessica Flore Angel y fait cohabiter hébergements, entrepreneuriat, artisanat, projets pédagogiques, résidences scientifiques ou artistiques...

À cette économie d’exploitation s’ajoute un second pilier : « Mon grand sujet, c’est surtout le travail de communauté », explique Jessica Flore Angel. « Comment on crée du lien entre l’international, le national, le local… comment on fait des ponts entre des gens de la tech, des gens qui travaillent la terre avec leurs mains, des entrepreneurs et des activistes. » C’est l’association Feÿ Commons présidée par Rose Verneau qui concentre cette ambition : « L’association s’occupe des projets de régénération, de cohésion territoriale et de transition… ce n’est pas une amicale du tout, c’est du patrimoine vivant, culturel et bâti. » Sur le terrain, cela se traduit par des projets écologiques et éducatifs : pépinière de production d’essences locales, reforestation des 42 hectares du domaine, gestion de l’eau et actions pédagogiques avec les écoles de Joigny.

Dans ce contexte, le domaine envisage la transformation de dépendances en résidences pour scientifiques et artistes, mais surtout une montée en puissance des investissements : « Si jamais à un moment on veut faire 5 M€ de travaux, ce n’est pas l’activité seule qui va pouvoir le faire. On peut perdre 50 à 70 % des ressources d’une année sur l’autre. Chaque jour on ne sait pas de quoi sera fait le lendemain… je crois que là tout le monde essaie d’entreprendre dans l’incertitude. On redevient tous des apprentis sorciers », conclut Jessica Flore Angel.