Victor Guérif : luthier résilient
Doubs. Né, il y a huit ans, au sein de la pépinière d’entreprises BGE de Palente, à Besançon, l’entreprise de lutherie de Victor Guérif franchit une nouvelle étape en ouvrant un atelier de 27 m² sur la commune d’Abbans-Dessous. Sur place, il restaure, entretient, crée des instruments et transmet son savoir-faire, au travers de stages de découverte du métier.
L’histoire d’amour entre Victor Guérif et la lutherie, ce n’est pas ce que l’on pourrait appeler une douce mélopée. On serait plutôt sur du rock & roll, voire du hard rock. Tombé amoureux de la guitare à 18 ans « pour faire comme les copains », il développe rapidement une passion qui dépasse le simple jeu. « Ma guitare ne me quittait plus, je ne cessais de la bichonner, d’en prendre soin... », confie Victor Guérif, qui, à cette époque, habite la région parisienne. Il s’inscrit alors au conservatoire pour apprendre le solfège et intègre, en 2003, l’école des Arts de Marcoussis. « Une école très dynamique qui a vraiment boosté mon apprentissage de la musique ».
Au sein de cette structure, il monte un groupe de rock, puis de reggae et compose ses propres musiques. En parallèle de cette expérience artistique qui durera quatre ans, il suit des études en microtechniques. Diplômé, son premier emploi l’éloigne de la musicalité des cordes pour celle des pistons et des cylindrées : il travaille quatre ans dans le prototypage automobile, d’abord comme assistant d’ingénieur, responsable de la validation des pièces servant à la construction des prototypes, puis comme gestionnaire d’un parc automobile d’essai de prototypes. Cette belle mécanique s’enraille en 2009 avec la crise. Licencié, Victor Guérif devient chef de projet fibre optique chez Ineo Infracom. Un poste qui ne comble pas un désir profond revenu à la surface de travailler manuellement. « Je me suis revu dans la cuisine familiale, déclarant à ma mère que j’aimais vraiment restaurer les guitares et que je pourrais être luthier. Elle m’a confié plus tard qu’à cet instant, mes yeux avaient brillé ». S’ensuit un tour de France de la formation : de la menuiserie à Nantes à l’apprentissage de la lutherie auprès de maîtres comme Pascal Cranga (L’Esprit du Bois, à Donzy-le-Pertuis, près de Cluny), Philippe Clain - concepteur, sur l’île de la Réunion, de modèles de guitares originaux fabriqués en grande partie dans des bois issus de la forêt tropicale et Tino Battiston (Bonzonville en Moselle). Avec ces hommes qui sont du genre à murmurer aux veines du bois, il apprend l’exigence du détail, comprenant, par exemple, que le ponçage à 400 grammes, plutôt qu’à 150, permet au son de « glisser sur le bois ».
Une quête de haute « luth »
En 2017, il installe son premier atelier de 30 m² à la pépinière de Palente. Les premières commandes tombent avec notamment les restaurations d’une guitare folk et d’un cavaquinho, l’ancêtre du ukulélé. Puis, il attire les premiers artistes de renom. Il collabore avec le chanteur et guitariste français Tété, l’équipe de Guillaume Aldebert et surtout Mourad Musset du groupe La Rue Ketanou, pour qui il restaure un charango, un instrument à cordes pincées des peuples autochtones des Andes. Ce dernier, toujours en quête de nouvelles couleurs pour ses albums, lui commandera ensuite un autre instrument rare : un quatro venezolano. « Un vrai défi : plus aucun plan n’existe, j’ai dû prendre conseil auprès du seul luthier qui, en France, en fabrique encore ! ».
Cependant, le chemin entrepreneurial de Victor Guérif n’est pas sans embûches. La crise de la Covid frappe durement son activité. Pour tenir, Victor Guérif doit contracter la moitié de son CA en prêts et reprendre temporairement des missions de menuiserie pour « pérenniser les choses » et retrouver une sérénité financière. « J’étais sous l’eau », confie-t-il, avant de revenir à 100 % à son art il y a quelques mois.
Un nouvel écrin de 27 m²
Le grand changement intervient avec son récent déménagement à l’extérieur de Besançon, sur la commune d’Abbans-Dessus : Victor Guérif a transformé le double garage de sa nouvelle maison en un atelier de 27 m² (optimisé par rapport aux 30 m² précédents). Il a réalisé lui-même l’isolation et l’aménagement intérieur pour créer une ambiance chaleureuse. « J’ai pensé l’atelier en U, explique-t-il, ce qui me permet de séparer les zones de travail de mon petit showroom ». Les clients, en entrant, sont accueillis par un « effet waouh », renforcé par des baies vitrées et un éclairage soigné qui donne à l’atelier un « petit côté Gepetto » à la nuit tombée. Ce nouvel espace comprend également une cabine à vernis, essentielle pour des finitions parfaites. Aujourd’hui, Victor Guérif diversifie son activité grâce à la plateforme Wecandoo, proposant des stages de trois jours pour fabriquer son propre ukulélé ou des visites d’initiation. Ces ateliers attirent des passionnés venant de Dijon, Montbéliard et même de Paris. Il travaille actuellement sur une offre à destination des entreprises. « J’ai un projet de ukulélé à construire en une journée avec un bois de lutherie première gamme pour pouvoir proposer des séances de team building entre 350 et 400 € ».
Malgré les défis du métier et la concurrence d’Internet, l’artisan reste optimiste. Pour lui, la plus-value du luthier est irremplaçable, surtout pour les instruments de valeur : « Dès que tu mets plus de 1.000 € dans une guitare, tu as besoin d’un réglage de luthier », affirme-t-il.