Entreprises

William Perrier : « Toutes nos compétences sont à Dijon ! »

Entretien. Victime collatérale victime collatérale de sa maison mère, le Néerlandais Accell désormais en cessation de paiements, le groupe Lapierre entend se sauver en restant fidèle à ses racines dijonnaises. Il s’est placé sous la protection du tribunal qui statuera le 25 août. William Perrier, son directeur général, y croit.

Lecture 6 min
William Perrier.
William Perrier. Crédit Groupe Lapierre

Le Journal du palais. Lapierreest née il y a 80 tout pile, en 1946, à Dijon. Qu’est-ce qui explique qu’une entreprise de cycles bourguignonne soit encore aujourd’hui une référence mondiale ?

William Perrier. Il y a dans l’ADN de Lapierre quelque chose d’assez rare : une exigence artisanale qui ne s’est jamais laissée distancer par l’innovation industrielle. Gaston Lapierre a fondé cette entreprise avec une conviction simple : la qualité du cadre fait tout. Et cette conviction perdure encore 80 ans après. Notre R&D, notre usine d’assemblage, notre savoir-faire sont restés ici à Dijon, ça participe à notre force, et on est très fiers de cet ancrage français et local. Treize monteurs consacrent encore aujourd’hui 20 à 25 minutes à chaque vélo, contrôlé sur plus de 20 critères. Dans un monde où tout s’accélère et se délocalise, c’est ce soin du détail et l’ambition sportive qui font la singularité de Lapierre.

Photo de Gilles Lapierre
Gilles Lapierre lors de la coupe de France de VTT dans les années 90. (Crédits : Groupe Lapierre)

Fabriquer un vélo aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui des années 50 : quelles sont les plus grandes révolutions techniques que vous avez connues ou même lancées ?

Lapierre a toujours su voir ce que les autres ne voyaient pas encore. Plusieurs révolutions se sont succédé. D’abord le VTT dans les années 80, venu des États-Unis : ce n’était pas une évolution du vélo de route, c’était une rupture totale - personne n’y croyait - de nouveaux usages, de nouveaux matériaux et donc, une toute nouvelle clientèle. Ensuite le tout-suspendu : avec le X-Control en 2001 et le système FPS, Lapierre a prouvé qu’on pouvait allier efficacité et confort sur des terrains impraticables. Puis le carbone, notre cadre LP 0.9C en 2003, à 900 grammes, était une performance quasi incroyable pour l’époque. Et maintenant, l’aérodynamisme combiné à la technologie numérique : le Xelius DRS est né d’un travail de co-développement intense avec les ingénieurs de la Team Picnic PostNL. On ne part plus d’une feuille blanche pour créer nos vélos, on travaille avec les athlètes, on teste en conditions réelles. C’est une façon de faire des vélos qui aurait été inimaginable il y a vingt ans !

Le marché du vélo a connu un formidable engouement pendant le Covid avant un net ralentissement. Les difficultés de votre maison mère, Accell, en témoignent. Comment Lapierre traverse-t-il cette période ?

La période post-Covid a imposé une réalité sévère à toute l’industrie, et Lapierre n’y a en effet pas échappé. Mais je crois qu’elle révèle aussi les marques qui ont de vrais fondamentaux. Nous avons choisi de répondre par la montée en gamme et l’internationalisation. Notre priorité immédiate est de renforcer notre présence sur des marchés stratégiques comme l’Allemagne et les Pays-Bas. Ce ralentissement dit aussi quelque chose d’important sur la mobilité vélo : l’engouement n’était pas artificiel. Les usages se sont durablement transformés. Le vélo électrique, le gravel, la route, les déplacements urbains : c’est une réalité quotidienne pour des millions de personnes. Lapierre est présente sur toutes ces pratiques avec 151 modèles. Notre rôle, c’est d’accompagner cette maturité du marché avec des produits qui la méritent.

Lapierre a connu plusieurs vies : entreprise familiale, groupe Accell, KKR, et aujourd’hui une nouvelle évolution avec le placement surprise à votre demande en redressement judiciaire. Comment abordez-vous ce nouveau virage ?

Nous ne déposons pas cette demande pour renoncer. Nous la déposons pour nous donner les moyens de nous battre. L’objectif est de bénéficier de la protection du tribunal pendant une période d’observation afin de poursuivre l’activité, préserver les emplois et trouver des investisseurs capables d’assurer durablement l’avenir de l’entreprise. Cycles Lapierre reprend son indépendance. L’avenir doit maintenant s’écrire avec notre identité, nos équipes et notre ancrage à Dijon. Nous avons la chance d’avoir notre outil industriel ici, toutes nos compétences sont à Dijon. J’ai sollicité la préfecture, la région Bourgogne-Franche-Comté, Dijon métropole, la ville de Dijon ainsi que l’ensemble de ses partenaires économiques pour nous épauler dans cette nouvelle étape.

Si nous nous retrouvons dans vingt ans pour célébrer les 100 ans de Lapierre, à quoi ressemblera le vélo que vous nous présenterez ?

J’espère que nous vous présenterons un vélo que nous n’aurions pas été capables d’imaginer aujourd’hui. Parce que l’histoire de Lapierre, c’est avant tout celle de l’anticipation : avoir su voir avant les autres le VTT, le tout-suspendu, le carbone. Je l’imagine plus léger, plus performant, plus intelligent, avec des technologies que nous ne maîtrisons pas encore. Mais je suis certain d’une chose : il portera toujours l’ADN de Lapierre, cette exigence du détail, cette passion du vélo et ce savoir-faire qui, depuis 1946, se transmet et se développe ici à Dijon. Le vélo de 2046 sera différent. Mais notre ambition restera la même : imaginer aujourd’hui le vélo dont les cyclistes auront envie demain.

William Perrier.