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92e année

Éternel Père Noël

Donato Mastrorillo. Cela faisait près de 30 ans que cet ancien fonctionnaire de l’éducation nationale s’était littéralement glissé dans la peau du Père Noël. Sa ressemblance physique troublante, quasi magique, et son amour des autres, faisaient de lui l’unique et VRAI « Petit papa Noël » de nos rêves d’enfant. Suite à sa disparition la semaine dernière, à l’âge de 89 ans, nous vous proposons de redécouvrir son portrait.

Il n’y a que pour ses petits enfants que Donato Mastrorillo était avant tout un papi comme les autres... Pour le reste du monde : il était le VRAI Père Noël. JDP

À 85 ans, Donato Mastrorillo incarnait littéralement le Père Noël. Sans aucun artifice, ni postiche, son visage correspond rides pour rides à celui de l’image d’Épinal du vieil homme à la barbe blanche, venu du pôle Nord. Si pour cet ancien employé de l’éducation nationale, la métamorphose n’a pas été aussi brutale que celle de Gregor Samsa - jeune voyageur de commerce, qui dans le roman de Kafka, se réveille un matin changé en insecte géant - elle n’en est pas moins saisissante. Nez camus, pommettes rebondies, taille à l’embonpoint de bon aloi, cheveux abondants et légèrement ondulés d’un blanc pur, barbe épaisse et naturelle... rien ne manque...

À tel point que, même le costume rouge tombé, Donato ne cessait de se faire apostropher dans la rue par d’amicaux « Père Noël ! » lancés à son attention, par des badauds convaincus de croiser l’authentique et mythique personnage qui habitait leurs rêves d’enfant. « En maillot de bain à la plage, poussant un caddie dans un supermarché, en short au bord du lac Kir, tous les jours de l’année, dès que je sors de chez moi : je suis le Père Noël », affirmait-il. Et la magie ne se limitait pas aux seules frontières dijonnaises : en vacances au Pérou, un agent de police qui faisait la circulation laisse en suspens sifflet et ballet de gants blancs, traverse la rue pour gratifier notre homme d’une chaleureuse embrassade.

Même scénario improbable à Varsovie où, en visite chez des amis, les filles de ces derniers, croisant sa joviale et toujours souriante bobine, restent un temps interdites, avant de s’époumoner d’une kyrielle de « c’est le Père Noël, c’est lui ! », lancée tous azimuts. Sa bobine justement : c’est par elle que tout commence, il y a 27 ans. « J’ai trois garçons. Pendant leur enfance, je les emmenais en été à Rimini en Italie et, en hiver, dans le Jura et les Alpes pour faire du ski ». Des moments en famille immortalisés, sans compter, à grand renfort de pellicules photos. Du bonheur en bobines fidèlement développé, années après années, chez le même photographe dans la galerie marchande du Cora de Perrigny-les-Dijon. De ces échanges commerciaux, s’est, petit à petit, révélée une vraie amitié.

Bonhomie, empathie et amour

« Alors qu’approchant de mes 60 ans, je me préparais à prendre ma retraite, cet ami me fait remarquer ma troublante ressemblance avec le Père Noël et me propose de faire des photos avec les enfants ». À partir de ce jour le “civil” Donato Mastrorillo s’efface, à mesure que s’éveille pleinement l’âme de Père Noël qui sommeillait en lui. Car, bien au-delà de la convergence physique, amorcée dès ses 50 ans à l’arrivée des premiers cheveux blancs, c’est la bonhomie, l’empathie et l’amour que l’on prête bien volontiers au bonhomme rouge qui transpirent dans le regard du grand-père. Une voix douce et posée, associée à une profonde, instinctive et sincère écoute de l’autre, déjà présentes tout au long de ses 27 ans de carrière comme manipulateur en radiologie dans l’éducation nationale.

« Même en maillot de bain à la plage, en plein été, je suis le Père Noël ! »

« Je sillonnais en camion les académies de Dijon et Besançon. De 1955 à 1985, j’ai radiographié quelques 50.000 personnels éducatifs et élèves par an, en collèges, lycées et université. Souvent en déplacement, je ne rentrais pas tous les soirs chez moi. J’aimais alors prendre le temps de parler avec les jeunes étudiants, qui me confiaient volontiers leurs tourments. Ils me faisaient spontanément confiance... ». Dès lors, revêtir le costume écarlate avait tout de l’évidence, voire de la nécessite pour cet homme de coeur si habitué à partager, à donner de son temps.

Son goût des autres, Donato l’affine également de 1984 à 1986, sur les planches, comme acteur amateur, en participant à des festivals estivaux de théâtre dans les rues de Dijon. Ces apparitions hivernales et photogéniques au Cora commencent à faire le buzz sur les départements limitrophes : « Je restais tout le mois de décembre. Les parents envoyaient les photos de leurs enfants et de moi à leurs amis créant un formidable effet d’appel... ».

Un monde qui manque de Pères Noël

En 2015, celui que l’on appelle déjà le Père Noël de Bourgogne fait ses valises pour Copenhague, au Danemark. Là-bas, il représente la France au congrès mondial des Pères Noël, qui réunit chaque année plus de 150 Pères Noël venus du monde entier. « Sur place, pendant une semaine, on participe à des défilés et des animations dans les rues de Copenhague et de Bakken qui est l’un des plus vieux parcs d’attractions au monde. C’est un moment très festif où l’on rencontre des “confrères” d’Europe, d’Asie ou d’Amérique avec qui l’on peut échanger sur “le métier” de Père Noël ». Notre ambassadeur local a participé trois fois à ce congrès, n’oubliant jamais de garnir sa hotte de spécialités culinaires dijonnaises et où, du haut de ses 85 ans, il était le doyen des Pères Noël en activité. Incarnation vivante, malgré lui, de cette figure archétypale liée aux festivités de Noël, Donato prend son rôle de catalyseur de joie très au sérieux.

« J’ai une approche profonde du personnage. J’ai des familles qui viennent me voir depuis 27 ans. Hier enfants, aujourd’hui devenus adultes ils me présentent leurs petits avec infiniment d’émotion. Je suis content de pouvoir donner de l’amour, de la tendresse... Pour moi, c’est magique ! Sur les séances photos, j’essaie de donner le maximum de temps à chacun, malgré des files d’attente qui peuvent dépasser l’heure et qui m’obligent, de fait, à respecter un certain rythme. Je suis l’oreille à qui on confie les bobos et les joies de la vie : certains petits me confient leur tétine promettant, des trémolos dans la voie, de devenir “un grand” pour pouvoir s’en passer. Parfois les confidences sont plus dures à encaisser : des pères seuls, qui en ma présence débloquent certaines choses et qui pleurent, des enfants de parents séparés qui souhaitent pour Noël que leur papa ou leur maman reviennent ».

Le patriarche - qui enfant attendait Noël avec impatience pour découvrir au pied du sapin son orange (un fruit rare à l’époque qui ne se vendait qu’en décembre) et une petite brouette en bois confectionnée par son père - prend sur ses genoux des enfants de toutes confessions, véhiculant un message de paix et « du vivre ensemble »... Il n’avait qu’un seul souhait : « Il faudrait plus de Père-Noël dans le monde ».

Frédéric Chevalier