Annabelle Piquet
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Annabelle Piquet

La vie, malgré tout

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Photo de Annabelle Piquet
Menant une vie très tranquille bousculée par un cancer à l’âge de 36 ans, Annabelle Piquet a transformé son mal en l’un des livres les plus utiles et honnêtes sur le sujet de la maladie. (Crédit : JDP.)

Annabelle Piquet se plaît à le répéter avec une pointe de malice : « ma vie a toujours été tranquille et sans histoire ». Et à vrai dire, on ne peut à première vue que lui donner raison. Née à Londres en 1988 d’un père écrivain et d’une mère prof de français, Annabelle est très vite « rapatriée » en région parisienne où son père continuera d’écrire… et où sa mère enseignera cette fois-ci l’anglais. La vie coule doucement pour la jeune fille, en suivant une prépa dans les Hauts-de-Seine puis une formation à l’école de commerce de Dijon. Ce sont ces bagages qu’elle va tout naturellement poser en 2011 au 25 Place Bossuet, à Dijon pour ouvrir une petite boutique de lingerie : Un Temps pour Elle. Et le monde d’Annabelle continue de tourner sans encombre pendant 13 ans.

Crise de foi et épiphanie

La petite entreprise tourne bien. Elle évolue dans un monde féminin très rassurant et prodigue des conseils avisés à de nombreuses clientes qui l’apprécient sincèrement pour ce qu’elle est : une femme discrète et sympathique. Mais le jour de la Saint-Valentin 2024, Annabelle ne se sent pas très bien et son médecin lui préconise un léger jeûne pour soigner une simple crise de foie. Elle se rend par la suite compte qu’il s’agit également du jour du commencement du carême, et cette période de jeûne lui semble alors revêtir une autre apparence que celle de simple coïncidence. Serait-ce un signe divin ? Que ce soit le cas ou pas, Annabelle sent dans son corps qu’il est temps pour elle de changer quelque chose dans sa vie. N’étant pas baptisée et n’ayant aucune connaissance dans la chose religieuse, elle décide tout naturellement de demander son inscription au catéchuménat pour y remédier. Elle l’obtient, et se prépare à son futur baptême qui arrivera l’année suivante. Ce bouleversement personnel va-t-il tout changer dans sa vie ? Pas du tout, elle a simplement rencontré la foi. Et le monde d’Annabelle continue de tourner sans encombre pendant neuf mois.

Ko sans combattre

Ces neuf mois n’auront pas la même symbolique pour Annabelle que pour d’autres femmes. Sur la radio qu’elle tient en main une froide nuit de novembre 2024, il y a bien une forme de 14 centimètres, mais ce n’est pas un enfant. C’est un cancer. Et dans la vie tranquille d’Annabelle, il y a maintenant un adversaire. Peut-être le premier depuis sa naissance, mais certainement le plus redoutable : la mort. C’est à ce moment-là qu’habituellement dans les récits de ce genre le héros se met en transe et pourfend le démon avec son épée de résilience, ses brassées de courage et sa volonté inébranlable. Sauf qu’Annabelle n’est pas une guerrière. Elle n’a aucune envie – ni aucun besoin – de se battre. Elle accepte son destin. Annabelle va mourir comme elle a vécu : tranquillement.

Une passion partagée

Mais tout ne se passe pas comme prévu. Annabelle a beau être en paix avec ce qui semble inéluctable, elle va devoir composer avec quelques impondérables qui ont une autre vision du futur. Tout d’abord, dame Fortune transforme son diagnostic de cancer du poumon incurable en lymphome qui peut être traité. Peine perdue, cela ne semble pas rendre Annabelle plus combative. Mais dans le cadre, il y a d’autres personnages. Sa soeur, qui démissionne pour s’occuper d’elle. Son compagnon, qui gère les comptes de sa société. Sa jeune employée, qui tient la boutique. Son chauffeur de taxi médicalisé, qui lui assure qu’elle va vivre. Ou encore ces femmes qu’elle ne connaissait pas mais qui lui offrent une sorte d’enclave hors du temps, celles qui sont frappées du même mal qu’elle et avec qui elle discute, parfois à bâtons rompus, pendant les chimios ou dans les couloirs de l’hôpital. Ces autres, ce sont ceux qui vont apporter un peu de sens dans cette folie qui n’en a aucun. Un sens qu’elle s’applique à coucher sur le papier jour après jour.

Vita ultima ratio

Les stigmates sont rudes. Le corps d’Annabelle – comme pour tous ceux qui en passent par là - a été détruit par la chimiothérapie. Un comble pour une femme qui vend des outils de séduction. Mais en mars 2025, au-delà de ces considérations physiques, Annabelle est vivante et en rémission. Même si, toujours menacée par le spectre de la maladie, elle redoute ce qui l’attend dans un monde qui n’est plus aussi simple et calme qu’avant, elle décide de publier ses écrits. Elle contacte logiquement les éditions religieuses qu’elle connaît, puisque pour elle l’histoire de son cancer lui semble étroitement liée à celle de sa foi. Peine perdue, aucune ne répond positivement. Et pour cause ! Ce livre qu’a écrit Annabelle est loin de coller aux canons religieux et pose devant les yeux du lecteur une cruelle vérité qui met en avant des questionnements féminins profonds et des remarques à l’humour grinçant qui feraient se pâmer plus d’un ecclésiastique. Finalement, c’est la maison d’édition Cité des Livres qui l’accepte en son sein, cédant même à la demande de publication au 1er décembre 2025. À nouveau pour le symbole.

Ce livre n’a pas été conçu pour convaincre, pour enseigner ou donner une quelconque leçon.

Ce récit est l’histoire d’une femme qui n’a pas été une guerrière, mais qui a survécu grâce à un faisceau de facteurs qui n’ont jamais dépendu de sa seule volonté. C’est du moins ce qui est écrit. Mais au-delà de ces humbles mots, le lecteur ressent tout autre chose : une force incroyable bien plus puissante qui crie vraiment très fort que ce n’est pas parce que l’on ne fait pas de vagues que l’on n’existe pas. C’est même parfois tout le contraire.