S’il fallait lui trouver une case, on pourrait la trouver du côté des « transclasses » décrits par Annie Ernaux, elle, la fille d’un ouvrier et d’une mère au foyer, devenue adjointe à la maire de la capitale régionale en charge des affaires culturelles. Christine Martin se fiche du tiers comme du quart des étiquettes, mais admet tout de même que la petite fille, puis la jeune fille qu’elle était, qui bouquinait non-stop et rêvait de liberté et de révolution dans son village du Val de Saône était « la bizarre de l’histoire »... mais qui a su envoyer balader les fatalités pour construire sa propre destinée.
Retour aux sources : famille modeste, mais une mère l’incitant à travailler à l’école pour s’approprier une liberté dont les femmes, juste après-guerre, avaient été privées. Des parents qui ne roulent pas sur l’or, mais qui passent les congés d’été chez une tante à Paris et vont aux musées, un père qui lit et écoute les dramatiques à la radio, souvenir d’enfance éblouissant ; et une mère qui découpe dans La Vie catholique les reproductions des chefs-d’oeuvre picturaux, les met sous verre « et on avait nos Renoir dans la salle à manger », raconte Christine Martin qui elle-même récupère pieusement ceux qui échappent à l’accrochage maternel et les emmène dans une boîte à l’école. Et puis… « l’étagère bibliothèque » où sont rangés les livres, « mystérieux et désirables ». Le jour où elle est autorisée à en emprunter un, son choix se porte sur « un petit bouquin relié de noir, une reliure, un peu précieuse, du doré sur la tranche ». Les Fleurs du mal, de Charles Baudelaire. À 11 ans, il y a de plus mauvais débuts pour entrer dans les livres des grands...
Dix ans à la baguette
Comme un autre transclasse illustre (et prix Nobel de littérature également, comme Ernaux, au passage), Albert Camus, Christine Martin a vu son parcours scolaire émaillé de professeurs de français dont elle se souvient encore avec émotion et qui la confortent dans son désir d’échapper à son futur de campagnarde « destinée aux études courtes ». « C’était une vision très romantique des choses, en fait. Je voulais la littérature, c’était mon truc. Je ne disais que ça, je veux faire de la littérature et je veux aller à l’université. L’université pour moi, c’était le creuset de la révolution, de la révolte. 68 n’était pas si loin. » À Dijon, elle retrouve ses anciens potes du lycée. Elle qui gamine, mettait du rock sur son pick-up au bord de sa fenêtre pour en faire profiter les voisins, découvre « la musique de sa génération » : le punk. « Table rase. Liberté. Un bel esprit de provocation aussi. Et une envie d’être ce qu’on est vraiment et de faire ce qu’on a envie de faire quand et comme on le souhaite. Donc si on aime la musique, on fait de la musique. » C’est ainsi que, de rencontres en concerts dans le caveau de l’Acropole, le bar des étudiants - « Je passais plus de temps à l’Acro qu’à la fac » - la jeune femme devient batteuse. Son groupe, Norma Loy (pour Norma Jean Baker, le véritable patronyme de Marilyn Monroe et l’actrice des années 30 Myrna Loy) était analyse-t-elle, « un groupe né du punk mais un groupe qui faisait de la Cold Wave industrielle. On n’était pas des rigolos. On ne faisait pas rire le monde ». Né en 1982 (toujours actif !), le groupe a une dizaine d’albums à son palmarès.
Penser « autrement »
Intermittente du spectacle dirait-on aujourd’hui, Christine Martin enchaîne durant une dizaine d’années les boulots alimentaires pour pouvoir vivre pleinement sa vraie vie de musicienne. Et puis… « À 35 ans, je me dis qu’il est temps d’avoir un métier ». Bilan de compétences, un vieux rêve qui refait surface : journaliste. Alors qu’elle suit une formation de PAO, elle apprend qu’Alternatives économiques cherche un rédacteur-graphiste et fonce. « Je postule, je réussis les tests techniques et j’ai un entretien avec Denis Clerc. J’avais très envie de bosser chez Alter Éco parce que je connaissais le canard, que ça correspondait à ma vision du monde, de la société et des possibles. J’avais eu des déconvenues professionnelles auparavant, je ne voulais surtout pas déguiser ce que j’étais… Alors j’ai commencé en disant à Denis Clerc : "Je vous préviens, je suis syndiquée, j’ai mis mes deux derniers patrons aux Prud’hommes et j’ai gagné. C’est pas la peine de leur demander des références, elles seront mauvaises." J’ai préféré tout poser sur la table, dire ce que j’étais, et… ça a fonctionné. Il m’a fait une confiance d’enfer. » Comme ses profs ou ses potes musiciens, Denis Clerc sera un autre de ses jalons : « Il a, quelque part, forgé ma conscience politique », souligne Christine Martin.
Partager la culture
La politique justement. Élue sur la liste de François Rebsamen en 2008, elle devient adjointe en charge de la culture en 2014 et conservera cette délégation en 2020 puis en 2026 lors de l’élection de Nathalie Koenders. Une évidence au vu de son parcours, une chance puisqu’elle rappelle que ses budgets n’ont jamais été rabotés et sont désormais sous l’autorité d’« une maire qui juge que culture, éducation et sport font partie des fondamentaux et pas réservés à une élite de sachants, c’est quelque chose qui se partage le plus largement possible. Rien n’est plus exaspérant que d’entendre parler de supplément d’âme en ce qui concerne la culture. Pour moi, c’est la vie. L’art et la culture font partie de la vie. L’émerveillement, la possibilité d’émerveillement doit être à la portée de chacun. C’est un bien essentiel. La culture n’est pas une affaire de spécialistes. L’art et la culture, c’est vous, moi, tout le monde. Et les politiques publiques sont là à mon sens pour en permettre l’accès et la pratique. » Et, martèle Christine Martin, aucun destin n’est écrit d’avance car la culture est d’abord un révélateur d’humanité. « Qui n’a pas en tête un morceau de musique qui lui a fait plaisir, qui a bercé son enfance, sa jeunesse ? Qui n’a pas ça ? Personne. Personne n’est totalement imperméable à la chose artistique et culturelle. J’ai fait beaucoup de résidences artistiques en écoles et on voit bien que les enfants n’ont pas cette barrière, cette appréhension. C’est après que les constructions sociétales, sociales et les barrières viennent, qu’on se dit : "C’est trop savant, ce n’est pas pour moi." »
« La culture n’est pas une affaire de spécialistes. L’art et la culture, c’est vous, moi, tout le monde. »
L’art de la guerre... des idées
Alors que s’empilent les sondages qui prédisent la victoire du RN à l’élection présidentielle l’année prochaine, la toujours punk élue partage à la fois le constat sur l’écrasant silence du monde de la culture (qu’on se souvienne de l’ébullition en 1995 quand pour la première fois, le Front national remportait trois municipales !) et sur l’art à la fois comme sésame et arme de poing : « Si nous sommes seuls à nous trouver géniaux, on va mourir tous ensemble. Il faut, vraiment, accepter de s’ouvrir, et être dans une réelle volonté de partager, de co-créer, d’imaginer ensemble. Ce n’est pas simplement l’affaire des artistes, c’est l’affaire de tout le monde : les artistes et la société. Pour que l’art irrigue non seulement une galerie et les personnes qui vont oser en franchir la porte, mais aussi une maison d’éducation populaire, un lieu de vie, un service public. Comment on sort de nos murs ? La question fondamentale aujourd’hui est là, y compris dans les politiques publiques de la culture. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de trouver qu’on est beaux dans nos musées, nos bibliothèques. Mais d’aller au-devant. Discutons avec les habitants. Amenons la discussion et faisons de ces lieux, qui peuvent être ultra intimidants, des lieux aussi agréables que son propre salon. » Croire en la bonne parole de la culture comme catalyseur social peut-il suffire face à des politiques de l’extrême dont les discours basiques sont des rouleaux compresseurs de la nuance, de l’argumentaire raisonnable et de l’altérité ? Oui, est persuadée Christine Martin : « Je crois qu’il faut apprivoiser ou se laisser apprivoiser par ce qu’est l’autre, quel qu’il soit. Ce n’est pas en lui disant "tu as tort, tu penses mal et ta pensée va nous conduire à la catastrophe" qu’on va réussir à faire changer les choses. Je pense que c’est en allant au contraire sur le terrain de l’autre sans mépris ni condescendance. Ça ne veut pas dire que c’est facile. J’ai des valeurs. J’étais dans la rue au moment du second tour Chirac-Le Pen, j’étais dans la rue tous les jours. Mais vraiment, encore une fois mon credo, c’est : ensemble, être avec, sortir, et pas de mépris, pas de condescendance. On écoute et on accueille, et en partageant, on avance. » L’art comme politique du possible, pour paraphraser Gambetta ? Chez Christine Martin, on ira plutôt chercher du côté de Bourdieu : l’art et la culture comme un sport de combat.