

Dans l’imaginaire collectif, l’image de l’aventurier est protéiforme. Elle s’incarne aussi bien dans la pop culture sur pellicule d’un Indiana Jones ou entre les bulles d’un Bob Morane, qu’au travers de figures scientifiques comme le commandant Cousteau, Paul-Émile Victor et Dian Fossey, sans oublier sa plus récente itération, les candidats aux émissions de télé-réalité de survie. Pour le Dijonnais Damien Lecouvey, l’aventure est un métier. Un métier qui n’emprunte rien au mantra métro-boulot-dodo et qui trouve sans doute sa genèse dans les leçons de vie ou plutôt de survie de son grand-père, né dans un tout petit village de Moselle entouré de forêts et qui fit partie des « malgré-nous », ces Français enrôlés de force dans différentes structures nazies durant la période de 1942 à 1945. « On l’a obligé à intégrer l’armée allemande et, à 16 ans, à sa première permission, il avait déserté. Puis il a vécu dans les bois, caché jusqu’à la Libération. Donc il avait toute cette connaissance-là qu’il m’a transmise sur la vie en pleine nature, sur le dépassement de soi... ».
De tout guerrier à aventurier
Ce goût pour les bivouacs à la belle étoile, couteau suisse en poche, le jeune Damien va le faire grandir jusqu’à prendre la décision aussi radicale qu’atypique d’intégrer une unité d’élite de l’armée au sortir du lycée.

« Je suis rentré dans les Commandos de l’air, une unité parmi les plus sélectives de France, avec cette envie d’assouvir mon goût d’aventure et d’extrême, avec cette notion de dépassement, de performance. » Sous-officier chef de section de 2004 à 2011, devenu un vrai spécialiste dans les techniques de survie et dans le franchissement d’obstacles naturels, Damien Lecouvrey décide de troquer le treillis pour mettre ses compétences au service de la recherche scientifique de terrain et de nourrir ainsi différemment son appétence de globe-trotteur. Il choisit de se lancer dans des études d’herpétologiste : « l’option serpents comme centre d’intérêt ne me vient pas, comme pour beaucoup, d’élevages en vivarium réalisés enfant. Je suis d’ailleurs opposé à toute forme de captivité animale. Non, le point de départ se trouve dans un programme de recherche sur les envenimations que j’ai suivi lors de ma dernière année à l’armée. J’ai notamment rencontré Jean-Philippe Chippaux, qui était le directeur de recherche à l’Institut Pasteur sur les envenimations. Au contact de cet homme de terrain qui a arpenté de multiples pays d’Afrique et d’Amérique latine, je me suis découvert une véritable passion pour ces reptiles. Je me suis ainsi formé en Afrique du Sud à l’African Snakebite Institute, ce que je traduirais en français par institut africain de prévention des morsures de serpents. Sur place, j’ai suivi les cours de Johan Marais, un éminent herpétologiste », se souvient Damien Lecouvey. Master en poche, il devient membre de la Société des explorateurs français en 2019 et commence à monter des expéditions scientifiques sur les reptiles et les amphibiens. Également formé dans un centre de recherche namibien, il est amené à manipuler régulièrement des espèces dangereuses de reptiles pour réaliser des prélèvements de venin. « Ma première expédition d’importance a eu lieu en 2023 et s’est traduite par la réalisation d’un film baptisé Les Écailles de la forêt. On a passé 30 jours et 30 nuits en pleine jungle d’Amazonie équatorienne, au coeur du parc national Yasuni qui est l’un des biotopes les plus riches de la planète. Notre objectif : inventorier de potentielles nouvelles espèces animales ou végétales et faire un état des lieux des espèces connues, afin de contribuer à mieux les préserver. Notre documentaire a été lauréat de la bourse SEF-IRIS “Exploration et biodiversité”, d’une valeur de 100.000 €, ce qui est une vraie chance, avoue l’explorateur. Pour cette expédition, nous avions trois scientifiques français, trois cameramen et des scientifiques locaux. J’insiste sur ce point car, ce que je déteste par-dessus tout, c’est ce que j’appelle le colonialisme scientifique. Cette idée d’arriver dans un pays avec une équipe d’étrangers sans même intégrer a minima des professeurs et des étudiants du site. Sur ce projet, on a travaillé avec l’université Ikiam. C’est une petite université vraiment très avancée dans la biogénétique, mais qui n’a pas un budget suffisant pour faire de vraies belles expéditions de terrain. J’aurais très bien pu choisir de prendre des étudiants de l’université de Boston qui ont déjà accès à tout. Mais cela aurait été contraire à mes principes. En plus, faire équipe avec une université qui est aux abords même de la forêt amazonienne, c’est un vrai plus en matière de connaissance de terrain. Enfin, avec ce partenariat local, le projet ne s’est pas arrêté avec notre départ. On leur a laissé un peu de matériel et ils continuent de nous envoyer des photos et des datas grâce à la technologie Starlink ». Avant cette expédition, notre aventurier scientifique s’était déjà fait un nom, au point d’être contacté en 2017 par le groupe M6. « La chaine avait besoin d’un expert en survie pour monter un programme télé inédit baptisé Wild : j’ai dit banco ! ».
Science et Télé-réalité
Après cette première expérience réussie, Damien Lecouvey enchaîne les propositions, se retrouve impliqué dans de célèbres shows comme Pékin express, Expédition Robinson (le Koh-Lanta hollandais), le prochain Ninja Warrior et décide de créer sa propre société de production, DL Prod, spécialisée dans la sûreté et la sécurité des tournages pour la télévision ou le cinéma. « Sur ces tournages, je suis ce qu’on appelle un directeur “safety and security”.
« Je déteste par-dessus tout ce que j’appelle le colonialisme scientifique. »
Je m’occupe de tout ce qui touche à l’encadrement sur le terrain des équipes. J’ai aussi à ma charge le médical et l’analyse de risques en collaboration avec les assurances. Ces derniers vont de la circulation routière à l’humain en passant par les facteurs géopolitiques. L’objectif, c’est de traiter le tout de la manière la plus large possible avec l’idée de mettre des niveaux de couleur allant du vert au rouge en fonction du niveau de risque qu’on va déduire. C’est énormément de responsabilité quand on voit l’accident récent qui s’est produit sur l’émission Dropped avec deux hélicoptères : la personne qui était à mon poste est aujourd’hui engagée au pénal ! Côté plus, ces interventions me font faire le tour du monde. C’est aussi une opportunité de changer de décor. Avec mes expéditions scientifiques, je travaille en très petite équipe loin de tout. À l’inverse, sur les émissions, on est essentiellement en milieu citadin avec un confort appréciable. Je pars sur des durées d’une quarantaine de jours, et c’est un bon complément à la recherche scientifique pour avoir une activité à plein temps à l’année. Je fais également du consulting pour des sportifs de haut niveau. Tout cela forme un ensemble de choses très différentes, mais qui finalement se complètent bien ». Pour la suite, l’aventurier envisage de compléter son premier projet Les Écailles de la forêt pour deux suites : Les Écailles sous la terre et Les Écailles sous la mer pour travailler sur les serpents marins. « La première va se dérouler au Laos. Le pays, qui fut l’un des plus bombardés au monde, présente des zones qui ont été préservées de toute activité humaine à cause des mines. Dans ces lieux, la biodiversité est très développée et jusqu’ici peu étudiée. L’idée, c’est d’aller explorer à la fois la forêt primaire, mais surtout les cavités souterraines. Nous allons certainement découvrir de nouvelles espèces, réaliser des prélèvements non létaux... J’insiste sur cet aspect du travail scientifique qui me tient à coeur : nous ne faisons que des prélèvements ADN de salive, d’écaille. On prend le point GPS de la capture, on fait les photos de l’animal sous tous les angles au labo et on le relâche au point GPS exact de nuit. » Parmi les autres valeurs défendues par Damien Lecouvey, il y a le partage des données collectées à l’ensemble de la communauté scientifique : « c’est quelque chose d’essentiel pour faire progresser la recherche et les programmes de préservation, mais qui, malheureusement, n’est pas encore assez répandu ».
