David Frissard est né à Troyes le 21 septembre 1992, le lendemain du référendum français sur le traité de Maastricht. Mais ce qu’il préfère en grandissant, ce n’est pas la diplomatie, mais la technologie. Il débute l’informatique vers 14 ans et se forme grâce à des sites internet comme le Site du Zéro (aujourd’hui nommé OpenClassrooms), permettant de s’entraîner à programmer seul grâce à des cours et des explications claires, en promouvant l’utilisation de logiciels libres. Il conçoit ainsi de petits jeux vidéo, crée des algorithmes, s’intéresse à la cybersécurité et bidouille l’ordinateur familial, qui semble beaucoup plus intéressant avec ses composants à l’air que fermé par des vis de sécurité. « Et puis un jour, alors que j’étudiais un cheval de Troie (un logiciel intrusif malveillant, Ndlr) sur une machine virtuelle, celle-ci a planté et j’ai perdu l’équivalent de 20.000 lignes de code. Ça a mis un coup d’arrêt à la programmation, mais j’ai continué à utiliser des logiciels libres et à réparer les ordinateurs. » David passe un bac S, mais il est désormais davantage intéressé par la littérature. Il va donc logiquement s’installer en fac de lettres et passer de Troyes à Dijon.
Mais comme tout jeune qui cherche un peu sa voie, il veut voyager pour découvrir le reste du monde, et surtout le reste des gens. Problème : il n’a pas de permis, encore moins de voiture. Mais il est fort heureusement doté de deux pouces, ce qui lui permet de se lancer très pragmatiquement dans le stop. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela l’a porté loin, très loin. En France, bien entendu, mais également dans toute l’Europe de l’ouest… et même en Angleterre, puisqu’il va en 2010 faire le tour de la Grande-Bretagne. Ce qu’il en retient est éclairant : « C’est là que j’ai le plus appris dans ma vie. J’ai rencontré des milliers de personnes avec des profils parfois fondamentalement opposés. En stop, on a le temps de parler avec les gens, de discuter. » Il parle avec toutes les classes sociales, toutes les générations, du général de l’armée à l’acteur allemand en passant par l’ouvrier du bâtiment. Côté études, il passe une maîtrise puis un Capes. Il donne un peu dans l’enseignement, et se lance également dans une autoentreprise de création de documentaires indépendants (Fernand Production), comme celui qu’il a réalisé sur les Gilets jaunes, nommé « Des Ducs et des Gueux, chronique d’un mouvement social ».
Libre développeur
Et puis il y a Christophe Nagel, qu’il convient d’ajouter au tableau. De 16 ans l’aîné de David, il a suivi avant lui une trajectoire similaire. Son dada, ce sont les langues, alors il passe un bac littéraire puis se lance dans une fac d’anglais en 1998. Il va lui aussi voyager au Royaume-Uni, histoire de parfaire sa compréhension de la langue. Après deux ans passés à West Bromwich (en plein milieu de l’île), il obtient sa maîtrise et se lance dans le métier de traducteur et interprète. Mais, et l’informatique dans tout ça ? Comment dire… « J’ai un frère informaticien qui a un doctorat en intelligence artificielle. J’ai toujours vu mon frère et mes cousins avec des ordinateurs. Ça me fascinait, mais je préférais aller faire du vélo ! » On est apparemment loin du sacerdoce numérique. Sauf que le destin a toujours ce petit quelque chose d’ironique qui fait que le monde ne tourne jamais comme prévu.
« On éduque à arrêter de jeter en pensant que tout est irréparable » - David Frissard
Et pour Christophe, il prend les traits… de son colocataire des années 2004-2005. Étudiant en philosophie, celui-ci est également un « libriste » convaincu : il ne jure que par les logiciels libres et va initier Christophe à Linux, le système d’exploitation open source qui fait sortir les masses de l’emprise permanente de Windows, de ses failles et de ses obligations. À partir de là, tout va basculer. Christophe va lui aussi se former à l’informatique. En ligne, tout d’abord, avec des sites comme developpez.com, mais également professionnellement puisqu’il valide une formation de développeur informatique à l’AFPA entre 2008 et 2009. C’est donc très logiquement qu’il va ouvrir par la suite… un bar rue Jeannin, à Dijon. Ah, le destin est décidément incompréhensible.
Affranchir les usagers
Nos deux compères ont des trajectoires similaires, mais ne sont pas vraiment raccord en termes de timing. Ils auraient pu se rencontrer mille fois, mais c’est un autre point commun totalement inattendu qui va les réunir : la musique. David fait de la clarinette et Christophe de la guitare. Cela les amène à se rencontrer dans un bar en 2019, pendant un concert. Très logiquement, ils parlent… informatique, et se rendent compte qu’ils ont un projet commun : ouvrir une structure qui permettrait de former les personnes désirant sortir du carcan de l’achat permanent d’ordinateurs, alors que leur matériel est assez performant pour leur usage. En s’alliant avec Mathilde De Wilde, la bonne âme qui sait gérer avec brio le côté pécuniaire de l’affaire, ils forment en 2024 l’association Désobsolescence qui, épaulée par le Fablab de Kelle Fabrik, pose ses valises à la Maison des Associations de Dijon et assure depuis la formation de dizaines de personnes (268 adhérents en 2025) désirant se réapproprier leur matériel en s’affranchissant des codes des grosses sociétés informatiques. Ils permettent également aux moins fortunés de s’équiper décemment à un prix dérisoire. Attention, ils ne sont pas réparateurs (même s’ils peuvent opérer quelques tâches de réhabilitation) mais plutôt « passeurs de savoir ». Ils luttent ainsi contre l’obsolescence programmée, et de facto contre la masse de déchets que celle-ci occasionne… tout en créant du lien social grâce à des animations et des ateliers pour tous âges. L’association est d’ailleurs reconnue d’intérêt général et a bénéficié de plusieurs prix (et généré quatre emplois à mi-temps). Pour David, c’est finalement un peu comme le stop… mais sans voiture.