De la cible à la fibre... textile
Alors que les Jeux Olympiques d’hiver se tiendront à Milan, jusqu’au 22 février, cette compétition mondiale aura une résonance toute particulière pour le biathlète Vincent Defrasne. Ce natif de Pontarlier, aujourd’hui installé aux Grangettes près du lac Saint-Point, a décroché le Graal olympique en 2006 en poursuite aux Jeux de Turin. Un 20e anniversaire symbolique, dans une carrière au riche palmarès international qui comprend également deux médailles de bronze olympiques, cinq médailles en championnats du monde et un Globe de cristal. Pourtant, avec le recul, ce n’est pas les podiums et l’ultime sommet de l’or olympique qu’il chérit le plus, mais le chemin. « C’est cette somme de doute, de prise de tête, de hauts et de bas, de joies partagées, les frissons, l’intensité des grands moments, l’épopée en équipe. C’est tout cela qui est passionnant... Même si l’arrivée reste belle », sourit-il.
Fils du président du club de ski nordique local, il grandit dans une famille où le sport n’est pas qu’une simple activité, mais un véritable langage du quotidien. Dans cette ambiance « neige et montagne », avec ses deux frères, il se forge un tempérament de « touche-à-tout », s’amusant autant sur un terrain de football que sur les pistes de ski nordique bordées de grands sapins blancs. Pour lui, le sport est d’abord une « épopée personnelle, intime », un dialogue constant entre le corps, la technique et l’esprit. C’est au lycée qu’il se pique d’intérêt pour le biathlon. Cette discipline, exigeante et introspective, convient à son tempérament. « On en apprend beaucoup sur soi-même », confie-t-il, évoquant la gestion de la colère née d’une balle manquée et la nécessité de canaliser ses pensées devant la cible, « de découvrir le tireur que l’on est, tant techniquement que mentalement ».
De l’épopée sportive à l’aventure entrepreneuriale
Puis un jour, vient le temps de remiser skis et carabine. Le tournant s’opère en 2010, à Vancouver. Alors que la flamme olympique s’éteint avec la cérémonie de clôture, Vincent Defrasne sent que sa propre flamme de compétiteur s’est évaporée. « Cette certitude s’impose à vous de manière instantanée. En une seconde vous savez que vous n’avez plus l’envie, que vous avez fait le tour et que vous ne pourrez plus donner ce qu’il faut pour rester dans la compétition ». Il décide alors de sortir de « cette sorte d’égocentrisme dans lequel vous plonge une carrière de haut niveau » pour se tourner vers les autres. Cette transition se matérialisée d’abord timidement, en gardant un pied dans le monde sportif. Il commente des épreuves de biathlon pour la télévision (Eurosport puis la chaine l’Équipe) et devient, pendant cinq ans, coordonnateur du programme « athlètes modèles » au Comité international olympique. « Les athlètes modèles, ce sont d’anciens champions qui s’engagent à partager leur expérience avec des jeunes sportifs, lors des Jeux olympiques de la jeunesse ».
« J’ai toujours aimé le textile, en compétition, j’avais pris l’habitude de retoucher moi-même mes tenues, j’y allais à la débrouille. »
Puis, le hors-piste devient plus profond avec la prise de responsabilités au sein de la direction de la Fondation Somfy, l’un de ses anciens sponsors. Devenu directeur de la structure, il accompagne le tissu associatif qui aide les personnes mal logées, en France et à l’étranger. Il dirigera notamment un programme en Inde pour aider à la création et la structuration, via le micro-crédit, de micro-entreprises locales dédiées à l’amélioration de l’habitat dans les bidonvilles de New Delhi et des autres grandes villes du pays. C’est au sein du groupe Somfy qu’il attrape le virus de l’entrepreneuriat, fasciné par « la puissance de l’entreprise comme levier pour développer le monde sans trop l’abîmer ».
En 2017, une idée qui mûrissait depuis longtemps devient un projet concret : Ayaq. Ce nom inuit, qui signifie « la neige sur les vêtements », rend hommage à « un peuple en connexion intime avec une nature rude et première victime du réchauffement climatique ». Installée dans les montagnes du Jura « véritable laboratoire des conditions les plus froides de France », sa marque décline des vêtements techniques haut de gamme et écologiques pour les sports outdoor, où chaque coupe et chaque matière sont rigoureusement testées sur le terrain. « J’ai toujours aimé le textile, les coupes, les matières... En compétition, j’avais pris l’habitude de retoucher moi-même mes tenues, j’y allais à la débrouille », avoue-t-il. Désormais entrepreneur aguerri, il s’entoure de figures marquantes comme l’explorateur Mike Horn ou Rodolphe Aymer, ancien de la maison Hermès, pour porter Ayaq vers de nouveaux sommets.
L’ancien champion ne se contente pas de vendre son nom, il s’implique à tous les niveaux, du dessin des modèles jusqu’au choix des matières. La marque se distingue par une éthique de production stricte, privilégiant un sourcing européen (France, Italie, Allemagne, Lituanie Pologne et Portugal) et des matières naturelles certifiées ou recyclées, tout en minimisant l’impact des transports. Malgré un contexte économique qu’il qualifie de « rock and roll » depuis le lancement de la première collection en 2020, en lien avec la crise sanitaire, la hausse du coût des matières premières, la guerre en Ukraine, « et tout ce qui a suivi », le succès est au rendez-vous.
Aujourd’hui Ayaq, qui a reçu le soutien de la Banque Populaire BFC, du Crédit Agricole de Franche-Comté, de la région BFC et de Bpifrance, c’est : une équipe de dix personnes réparties entre Paris, les Alpes et le Haut-Doubs, 120 boutiques revendeuses de la marque présentes dans six pays, dont une percée remarquée au Japon où la sobriété technique de ses créations séduit, un contrat décroché avec les Écoles de ski internationale en France et Suisse pour équiper leurs élèves et une troisième levée de fonds de 5 M€ pour accélérer le développement international, « tout en restant fidèle à mes montagnes jurassiennes ».