Avec ses lunettes derrière lesquelles percent ses yeux bleus, son sourire chaleureux, et ses longues mèches blanches, c’est uniquement quand Deirdre Maine entame une phrase que son accent trahit son parcours. Originaire du New Jersey, la cinquantenaire rappelle ses origines irlandaises. « Mes parents, comptable et technicien dans l’univers des calculatrices, sont arrivés à New York dans les années 60. » Elle étudie pour obtenir une licence de littérature dans la Grande Pomme avec l’ambition de devenir professeur bien qu’elle soit également intéressée par les métiers d’art. « J’ai pris des cours complémentaires sur le textile, la céramique et les métaux. »
Pourtant, de son propre aveu, elle n’a pas eu le courage de suivre la voie artistique. Toutefois, après l’obtention de sa licence, elle décide de voyager. À Seattle, elle découvre le travail du verre dans un atelier mais aussi dans des galeries. « J’ai rapidement voulu faire partie de cet univers. » Deirdre Maine se forme alors auprès d’un artiste verrier dans l’état de Washington où elle apprend le travail du chalumeau afin de fabriquer des perles en verre. « Je voulais faire quelque chose que l’on peut porter près du corps. » Si le métier l’attire, elle n’est pas encore prête à sauter le pas et à créer son propre atelier. « J’avais envie de voyager donc il me fallait des accessoires portables pour se combiner à mon style de vie plutôt nomade. »
Commencer, doucement
Elle débute donc avec un chalumeau portatif tandis qu’elle poursuit son périple à Portland. « J’ai continué à travailler le verre avec la fusion, le thermoformage et la pâte de verre en rejoignant un organisme. » Elle s’initie aux différentes techniques tout en enchaînant les missions d’enseignement. En 1999, alors qu’elle travaillait dans une auberge de jeunesse dans une réserve indienne dans le Montana, elle rencontre celui qui deviendra son mari, un Français qui allait planter des arbres au Canada. Quelques mois après sa rencontre, le couple décide de s’installer ensemble au Canada, dans les îles de Vancouver. « À cette époque, je travaillais le verre de Murano et je vendais des bijoux sur les marchés. »
« J’avais envie de voyager donc il me fallait des accessoires portables pour se combiner à mon style
de vie plutôt nomade. »
En 2001, Deirdre Maine arrive en France, sans parler un mot de la langue de Molière. « J’avais 30 ans, ce n’était pas facile d’être expatriée. » Elle cherche un emploi stable et délaisse un temps le verre pour être enseignante d’anglais dans une école privée de Clermont-Ferrand avant de rejoindre la chambre de commerce de Besançon, ne s’appliquant au travail du verre que pour le plaisir. « À cette époque, j’ai eu mes deux enfants. Mon mari, salarié à l’Office national des forêts, a été muté en Bourgogne. J’ai senti qu’il était temps que je sois plus présente à la maison et je ne voulais pas faire les allers-retours jusqu’à Besançon. »
Une américaine en bourgogne
L’Américaine débarque ainsi à Nuits-Saint-Georges et constate que le territoire regorge de montagnes de verre vides dans les arrière-cours des domaines viticoles. « J’y ai vu l’occasion de travailler ce matériau. » En 2016, avec le chalumeau qui la suit depuis les États-Unis et un petit four de fusion, elle expérimente ce nouveau type de verre. Deux ans d’essais en tout genre plus tard, elle crée sa microentreprise et se lance dans la création de bijoux à partir de bouteilles recyclées. « J’y suis allée progressivement, en investissant peu à peu. »
Elle qui s’était déjà essayée à la vente sur les marchés préférait travailler avec des boutiques. Malheureusement, la Covid lui bloque les accès, l’amenant à ouvrir une boutique en ligne et à développer sa présence sur les réseaux sociaux. Avec le temps, sa réputation s’installe et les domaines viticoles la sollicitent pour créer des objets spécifiques à partir de leurs propres bouteilles. Quand la vie reprend son cours normal, Deirdre Maine installe ses créations dans des boutiques comme celle des Hospices de Beaune et autres boutiques de souvenirs régionaux ou tournées vers le monde viticole. « Les domaines m’ont ensuite demandé des objets liés aux arts de la table. J’ai donc commencé à créer des bols, des plateaux de présentation, des ronds de serviette réalisés à partir de bouteilles recyclées. »
Véritable artisane verrière, elle transforme entre 600 et 1.000 bouteilles chaque année, une matière première que les domaines et les laboratoires d’oenologie lui mettent à disposition, leur évitant de passer par la case déchetterie. « Ça me permet d’avoir des bouteilles de différentes couleurs. » À côté de ces réalisations, Deirdre Maine expose ses oeuvres dans des expositions, notamment à l’étranger. En 2023, elle traverse par exemple l’Atlantique pour présenter son travail au musée d’Art et de Design de New York dans le cadre d’une exposition consacrée aux bijoux contemporains. En 2025, Venise l’accueillera avant que ses bijoux ne repartent à New York à l’occasion de la Jewelry Week. « Je compte aussi des clients à l’étranger et mes bijoux sont vendus dans une galerie de Brooklyn. »
Désormais Deirdre Maine projette de déménager son studio dans un local plus grand à Nuits-Saint-Georges pour développer encore son activité et imaginer, peut-être, de nouveaux produits et bijoux qui valorisent à leur manière les vins de Bourgogne. L’artiste pourrait ainsi être la plus bourguignonne des Américaines.