« On doit être moins de dix patronnes de maçonnerie en France », une confidence de Delphine Gremy qui résume à elle seule un parcours des plus singuliers. Lorsqu’elle débute dans le bâtiment au début des années 1990, les femmes sont quasiment absentes des chantiers et plus encore des postes de direction. Aujourd’hui, 23 ans après avoir repris l’entreprise familiale Gremy, la Sénonaise demeure une exception dans un métier encore très masculin. Un parcours jalonné de défis entrepreneuriaux, d’un fort ancrage local et d’un combat contre le cancer du sein qui a profondément changé son regard sur la vie.
Pionnière dans un monde d’hommes
Bien avant de diriger l’entreprise familiale, Delphine Gremy a construit son parcours autour d’une passion précoce pour le bâtiment. Un choix audacieux en 1993, alors que le secteur reste encore largement réservé aux hommes. « Mon papa m’avait déjà inscrit à HEC, mais ça ne m’intéressait pas du tout. Un jour, je suis rentrée, j’ai dit je vais faire du maçon, je vais faire du gros œuvre, je vais faire du bâtiment », confie-t-elle, déjà déterminée à tracer son propre chemin.
Elle devient alors la première femme à intégrer un BTS génie civil en conduite de travaux au lycée François Arago de Reims, sa ville natale, l’un des meilleurs établissements de France dans cette spécialité. À son arrivée, l’accueil est plutôt glacial : « Je me suis retrouvée face à douze charmants jeunes hommes qui m’ont dit : t’as rien à faire là, ce n’est pas une place pour les femmes. Ça m’a boostée », s’amuse Delphine Gremy.
Sortie majore de sa promotion, elle n’a depuis rien perdu de sa persévérance. Après avoir obtenu, en seulement deux ans, une licence et une maîtrise en génie civil, Delphine Gremy poursuit son parcours en Allemagne. Elle y décroche un diplôme d’ingénieur dans la même spécialité dans le cadre du programme Erasmus DFHI-ISFATES.
Reprendre le flambeau familial
Au fil des années et de l’évolution des mentalités, Delphine Gremy s’impose progressivement dans un univers encore largement masculin et gagne la reconnaissance de ses pairs. Ses débuts professionnels la conduisent d’abord au sein de grands groupes, à enseigner, même, en faculté, les disciplines inhérentes au bâtiment telles que le dessin technique, la topographie ou encore le pilotage de chantier. Elle s’installe ensuite dans le nord de l’Yonne avec son époux qui en est originaire et rejoint ensuite l’affaire familiale de Marc Gremy, son beau-père à l’époque.
« Je suis une bâtisseuse dans l’âme. Je fais partie des gens qui avancent en silence, qui construisent. »
Aujourd’hui implantée à Collemiers, l’Entreprise Gremy constitue l’une des pépites de l’artisanat sénonais depuis sa fondation à Gron en 1928 par André Gremy. « Quand je suis arrivée dans l’entreprise, ça a été une révélation que j’étais faite pour ça, pour être entrepreneure et pour, finalement, prendre la direction d’une entreprise à taille humaine », raconte la cheffe d’entreprise, qui souhaitait donner du sens à sa vie professionnelle. Aujourd’hui « très fier que l’entreprise continue d’exister », Marc Gremy lui avait confié les rênes en toute confiance.
L’excellence au service du territoire
Avec une équipe de vingt salariés et un chiffre d’affaires de 1,2 M€, Delphine Gremy poursuit le développement de son entreprise en misant sur l’économie de proximité et la transmission des savoir-faire. « Ma philosophie, c’est vraiment la formation », souligne la dirigeante, qui accueille régulièrement des apprentis issus du Sénonais afin de préparer la relève dans un secteur confronté à des difficultés de recrutement. En 2013, elle a également créé Imocar-Prog, une structure qui lui permet d’élargir son activité à la conception, à l’ingénierie et au pilotage de chantiers.
Pour l’entrepreneuse, la réussite ne se résume pas aux résultats financiers. Elle revendique avant tout une qualité de prestation et une implication durable sur le territoire icaunais. « J’estime qu’on est responsable de l’économie de notre territoire et de notre pays. Même si j’aurais pu être plus riche en travaillant différemment, c’est vraiment l’identité de l’entreprise Gremy », affirme-t-elle. Une philosophie qui se traduit également par le recours à une vingtaine de sous-traitants locaux. Au fil des années, l’entreprise a ainsi tissé une relation de confiance avec ses clients comme avec ses collaborateurs, une fidélité réciproque qui constitue aujourd’hui l’un des piliers de sa pérennité.
Construire malgré les épreuves
Delphine Gremy a traversé les crises économiques, les difficultés propres aux PME du bâtiment, mais aussi une épreuve plus personnelle : un cancer du sein. Une bataille qu’elle a menée sans jamais lâcher son activité professionnelle. « Je ne me suis pas arrêtée un seul jour, parce que ça m’a permis de rester vivante, de rester droite. J’ai essayé de rester digne pour moi-même », confie-t-elle. À l’époque, son oncologue l’avait encouragée à maintenir son activité, convaincu que conserver ses repères pouvait l’aider à traverser cette période. La dirigeante avance avec ce même état d’esprit qui la guide depuis toujours : « Je suis une bâtisseuse dans l’âme. Je fais partie des gens qui avancent en silence, qui construisent. »
En rémission depuis cinq ans, elle accorde davantage d’importance à son bien-être, entre randonnées, voyages et nouveaux défis. Elle accompagne notamment des jeunes en situation de handicap de l’association Alopias dans des aventures comme le Kilimandjaro, le Mont Toubkal au Maroc ou encore un trek dans les Pyrénées. Des projets qui nourrissent son souhait de transmettre et de partager : « J’ai envie de projets, de créer des choses, de participer et de laisser mon empreinte. C’est peut-être ça qui me motive », glisse-t-elle comme une évidence.