Le voyage commence très tôt, puisqu’en 1980 Florent Maurin voit le jour à Rouen, mais qu’il grandit en banlieue parisienne. Son père, naturaliste, est en effet assigné au Museum d’Histoire naturelle de Paris. Florent se rend assez vite compte qu’il n’a pas vraiment d’attache à un territoire. Il faut dire qu’à Vigneux-sur-Seine, il est assez difficile de se revendiquer du terroir quand on n’y est pas né – et même quand on y est né, finalement. Pour lui, les attaches sont donc majoritairement sociales et le fait de pouvoir côtoyer une grande diversité de personnes entretient cette vision du monde.
Bac to business
Après avoir passé son bac en 1998, Florent enchaîne avec deux ans de prépa HEC, puis poursuit logiquement son parcours avec deux ans à l’École Supérieure de Journalisme de Lille. Là encore, il est entouré d’étudiants qui se définissent par leur région, leur ville, leur lopin de terre… un sentiment d’appartenance qui lui est inconnu.
En 2002, premier boulot de journaliste chez Bayard pour la revue « Okapi ». Florent Maurin continue dans la presse jeunesse et arrive sur la plateforme numérique pour enfants « BayaM ». Là, on prépare des podcasts, des vidéos… et on fait des articles sur les jeux vidéo, un médium qui l’intéresse particulièrement. Il reste plusieurs années à ce poste, mais il a des envies d’ailleurs. Quand Nathalie Kosciusko-Morizet, alors Secrétaire d’État chargée de la Prospective et du Développement numérique, lance un appel d’offre concernant le serious gaming (des jeux avec un fond « sérieux » voués à faire réfléchir les joueurs) récompensant 48 projets en leur allouant un budget de production, il saute sur l’occasion. En collaboration avec Nabil Wakim, journaliste au Monde, l’ESJ de Lille et quelques amis développeurs, Florent propose un jeu parodique sur les primaires de la gauche. Le groupe obtient un financement qui permet la création du jeu « Primaires à gauche » qui, malgré un retard de sortie dû aux affaires de peignoir de bain de Dominique Strauss-Kahn, est un succès avec plus de 150 000 parties jouées suite à sa sortie le 24 juin 2011. Avec cette expérience, Florent en est maintenant certain : son avenir s’écrira dans le monde des serious games.
Le voyage des autres
Florent se détache progressivement de Bayard et démissionne début 2012 afin de faire du développement de jeux vidéo son activité principale. Continuant son périple, il fonde le studio indépendant The Pixel Hunt en 2014, s’installe en Saône-et-Loire en 2015 et vit principalement grâce à des commandes pour engranger assez de trésorerie avant de se lancer dans un projet plus personnel. Mais comment trouver un sujet valant ce risque ?
En 2016, la réponse à cette question s’impose d’elle-même lorsqu’il lit sur le site du Monde l’article particulièrement novateur de Lucie Soullier nommé « Le voyage d’une migrante syrienne à travers son fil WhatsApp ». Il s’agit, comme son nom l’indique, d’un véritable fil WhatsApp rendu visuellement comme tel à l’écran, qui plonge le lecteur dans l’histoire de deux Syriens, Kholio et Dash, ayant quitté Damas pour trouver asile en Allemagne. Kholio a laissé sa femme, Mimoty (également la sœur de Dash), en Syrie. Ce fil WhatsApp devient alors littéralement la ligne de vie de ces deux expatriés. La lecture de cet article est très poignante et bouleverse Florent. Il tient son sujet. Après avoir contacté les personnes concernées et obtenu le droit d’en faire un « jeu » - même si ce n’est pas vraiment le terme idoine -, le développement de ce qui deviendra « Enterre-moi, mon Amour » commence. Co-produit par Arte (comme beaucoup des productions de Florent Maurin), ce titre fait grand bruit et rencontre un succès mérité. Il fait également réfléchir de nombreux joueurs sur les motivations profondes des migrants, les conditions réelles de leur exode, et les rend plus « réels » que des chiffres dans des relevés statistiques. À nouveau, Florent estompe le côté géographique pour mettre en avant l’humain qui, lui, est universel.
On the road again
Au fil de ses créations, Florent se remet constamment en question. En 2025, il finit par épouser celle qui fait battre son cœur depuis plus de 20 ans. Elle incarne non seulement son passé, mais également son futur, et c’est de cela que va parler son prochain projet. Il le nomme « Ithaca » (Ithaque, en anglais), comme la patrie d’Ulysse, le point d’arrivée de la fabuleuse Odyssée d’Homère. Son prochain « jeu » reprendra ce mythe en l’adaptant à la question du réchauffement climatique, avec à la place d’Ulysse une femme nommée Pénélope (tiens donc…), avocate d’affaires dans les questions environnementales. Frustrée à cause de ses procès qui ne sauvent finalement pas grand-chose, elle se dirige en voiture vers Ithaca, une ville énigmatique. Un road-trip long et difficile, d’autant plus qu’elle a dans son coffre… un otage, en la personne d’un patron d’une grosse société responsable en partie du naufrage climatique. Mais le voyage change les gens, justement parce qu’ils rencontrent d’autres gens.
Pour commencer à produire Ithaca, Florent Maurin décide de lancer un financement participatif et de lui-même partir sur les routes pour le promouvoir. Il parcourt ainsi 6 000 kilomètres jusqu’à Ithaque (la vraie), en voiture électrique. Et pour bien montrer que tout est possible, il choisit une Renault ZOE, une citadine. Sur le chemin, il rencontre d’autres développeurs de jeux vidéo et leur demande s’ils sont eux aussi concernés par la question, ou s’il s’agit d’une lubie de sa part. À son grand étonnement, tous lui disent que cette cause est importante. À la fin de son périple, le financement est réussi et Florent a une nouvelle fois prouvé que les attaches des êtres humains sont sociales, et non territoriales. Sur les grands sujets, tout le monde se retrouve et les frontières ne sont que ce qu’elles sont : des lignes imaginaires.