Hervé Besserer est un homme de réseaux. À 63 ans, ce retraité que l’on imagine mal en charentaises occupe ses journées à tisser des ponts entre des mondes qui se regardent parfois en chiens de faïence : l’école et l’entreprise. Vice-président de l’IESF (Ingénieurs et scientifiques de France) Bourgogne Franche-Comté, vice-président de la commission « Compétences et jeunesse » du Medef Côte-d’Or, membre représentant des acteurs socio-économiques du Conseil de développement de Dijon Métropole, mentor à la Mission Locale... Son agenda est aujourd’hui plus saturé qu’une ligne haute tension un soir d’hiver.
L’histoire de ce Mosellan commence par un parcours scolaire qu’il qualifie de « classique ». Bon élève, mais sans forcer. Il trébuche sur la première marche du lycée. « J’ai redoublé en seconde. J’ai payé l’absence d’effort jusque-là », confie-t-il avec une franchise qu’il utilise aujourd’hui face aux collégiens pour leur montrer que rien n’est jamais figé, que tout est affaire de volonté et de travail. Ce premier court-circuit s’avère salutaire : « Je me suis dit : maintenant, il est temps de prendre ma vie en main ! ». Il se découvre une passion pour les matières scientifiques, s’enferme en prépa à Metz, puis intègre Centrale Lille. Pourquoi Lille ? Parce que c’est une école généraliste. « À ce stade, je ne savais toujours pas dans quel domaine je voulais travailler », avoue-t-il.
Pourtant, une fibre sommeille en lui depuis l’enfance : l’énergie. « Je revois encore mon père, enseignant, me rapportant des magazines où l’on parlait d’usines d’incinération. Je trouvais ça génial ! J’ai encore le souvenir, 55 ans après, des émotions que cela générait en moi... ». En 1986, le diplôme d’ingénieur en génie chimique en poche, il choisit, sous les conseils d’un oncle banquier, d’intégrer EDF. Ce sera le début d’une carrière de quarante ans, placée sous le signe du service public, une valeur cardinale pour lui : « Travailler pour l’intérêt général, moi, ça me donnait du sens ».
Il débute à Lille, ville pour laquelle il a eu un véritable coup de foudre au cours de ses trois années d’études, « malgré la pluie », s’amuse-t-il. « Si ce n’est pas Lille, ce ne sera pas EDF », ira-t-il jusqu’à affirmer à ses recruteurs parisiens de l’époque. Sur place, il occupe des postes de management des réseaux et voit le paysage économique se transformer concrètement au gré des raccordements d’usines ou de lotissements. Puis au bout de dix ans, le climat du Nord « finit par peser » et c’est le déménagement en Alsace, à Mulhouse, pour un poste de consultant, avec une démarche de promotion du chauffage électrique auprès des clients. « C’était intellectuellement exigeant mais passionnant avec des objectifs de chiffre d’affaires à réaliser », se souvient-il.
En 1998, le courant le porte vers Dijon. Vers une proposition de poste de responsable commercial qui vole en éclats à son arrivée trois mois après, avec l’ouverture du marché de l’énergie. Au lieu de subir, il propose de gérer le service des « interlocuteurs privilégiés » pour renforcer les liens avec les collectivités territoriales, propriétaires des réseaux, avec qui EDF signait des contrats de concession.
Des kilowattheures au lien social
Le véritable tournant s’opère en 2001. Hervé Besserer devient le « Monsieur communication » d’EDF en Bourgogne. Un ingénieur à la com’ ? Pour son délégué régional de l’époque, Marc Benner, c’est une évidence : il faut quelqu’un qui comprenne l’outil industriel pour mieux l’expliquer aux élus et à la presse. « Quand on comprend comment fonctionne le système électrique, de la centrale nucléaire jusqu’au compteur, il y a beaucoup de choses qu’on sait mieux expliquer ». Il restera quinze ans à ce poste, vivant l’âge d’or d’une communication ouverte, loin des communiqués de presse aseptisés générés par IA. Il « gère » par exemple la crise Fukushima, en emmenant les journalistes au cœur du Cetic, à Chalon-sur-Saône, pour expliquer le fonctionnement des centrales nucléaires et montrer l’exigence de sécurité française.
« Ce que j’aime, c’est faire travailler ensemble des gens qui n’ont peu ou pas de raison de travailler ensemble. »
C’est à cette période également qu’il se passionne pour le mécénat sportif, comme en écho à son père, entraîneur de handball. C’est là qu’il affine sa méthode : faire travailler ensemble des univers qui n’ont aucune raison de se croiser. En 2007, il lance un tournoi de rugby-fauteuil, mêlant jeunes des quartiers, jeunes handicapés et le monde du rugby. « Ce que j’aime, c’est faire travailler ensemble des gens qui n’ont peu ou pas de raison de travailler ensemble », explique-t-il, encore ému par le potentiel de ces jeunes « en détresse ». Il réitère en 2011 avec le premier événement sportif « bas carbone » de Bourgogne lors des championnats d’Europe de canoë-kayak.
Mais des réorganisations managériales au sein d’EDF finissent par user son enthousiasme. Après un burnout, Hervé Besserer cherche un nouveau souffle. Il le trouve au rectorat, comme « ingénieur pour l’école » de 2017 à 2021. Sa mission : mettre son expérience de cadre et d’ingénieur au service de l’Éducation nationale pour aider les jeunes à s’orienter et les entreprises à mieux se faire connaître. « Là, il y a vraiment du sens. On n’est plus dans le communiqué de presse pour dire qu’EDF a acheté une énième Zoé électrique... On touche l’individu, les jeunes ». Il monte en un an une formation unique en France au lycée professionnel Eugène Guillaume à Montbard pour les techniciens du solaire, convainc les entreprises de « descendre » dans les collèges.
Car c’est là son cheval de bataille actuel. Pour lui, les entreprises qui se plaignent de ne pas trouver de compétences font fausse route en ne ciblant que les écoles d’ingénieurs, dont le vivier de candidats s’épuise. « C’est au collège que ça se noue. Il faut aller voir les collégiens pour créer des vocations ». Depuis sa retraite en 2021, il ne lâche rien. Au Medef, il déploie des « chartes école-entreprise », une dizaine à ce jour, pour rapprocher des voisins qui s’ignorent. « Il peut y avoir une entreprise et un collège à un kilomètre l’un de l’autre, les élèves passent devant tous les jours et ne savent pas ce qu’on y fait, ni la multiplicité des métiers qui cohabitent ».
Au sein de l’IESF, il mobilise des étudiants pour parler métiers, parcours et rémunération aux familles, cassant l’image d’Épinal de l’usine de Zola. À la Mission Locale, il parraine dans un accompagnement sur-mesure des jeunes perdus ou diplômés en quête de repères. Son message est toujours le même : « Donner de l’ambition ». Hervé Besserer n’a jamais eu la fibre d’un chef d’entreprise solitaire, mais celle d’un « directeur général qui mène des actions, qui entraîne ». Aujourd’hui, son entreprise, c’est l’avenir des autres. Il a troqué les kilowattheures pour l’énergie humaine, convaincu que le plus beau des réseaux est celui que l’on construit pour que chacun trouve sa place.