Fils d’un mâconnais et d’une alsacienne, arrivé à Besançon à l’âge de cinq ans, Laurent Larger est un scientifique protéiforme, très éloigné de l’image d’Épinal du chercheur dans sa tour d’ivoire. Après une classe préparatoire à Strasbourg, il entre à l’École normale supérieure de Cachan, où il décroche une licence en sciences de l’ingénieur puis une maîtrise Électronique, énergie électrique et automatismes avant de poursuivre sur un DEA spécialité photonique. « J’ai suivi une formation hybride entre sciences de l’ingénieur et physique », lâche-il en guise de synthèse. Une double aspiration académique qui laisse déjà poindre des liens forts avec le monde de l’entreprise qui vont se cristalliser lors de son service civique, qu’il effectue sous forme de volontariat international en entreprise à Fribourg, au coeur de la Forêt noire. Durant 16 mois, il baignera dans la R&D industrielle, planchant sur le premier capteur haute résolution de rugosité de surfaces sans contact, pour l’automobile, fonctionnant avec des ondes acoustiques. C’est là qu’il goûte au concret : « C’était très intéressant de voir comment se formalise la R&D dans l’industrie par rapport à celle des laboratoires : c’est très pragmatique et puis il faut que ça avance vite. »
« Les ingénieurs chercheurs, c’est des gens qui sont bilingues. Ils savent parler l’académique et l’industriel »
Mais finalement c’est avec le « chaos » ou plutôt avec sa théorisation qu’il poursuivra. Ce champ alors émergeant de la physique le fait revenir à Besançon, en 1994, pour y préparer une thèse sur la cryptographie optique par chaos. L’idée ? Sécuriser l’information via un signal chaotique indéchiffrable pour un pirate. Ces travaux aboutissent à un dépôt de brevet et, en 2004, lors des Jeux olympiques d’Athènes, à la première mise en oeuvre d’un système de communication grandeur réelle basé sur la cryptographie par chaos. S’en suivra une publication dans la prestigieuse revue Nature en 2005. Le chercheur s’intéressera ensuite aux systèmes dynamiques non linéaires à retard, à l’opto-électronique avec des applications radar utilisées par l’armée américaine ou encore à la création du premier calculateur optique neuromorphique au monde, ces ordinateurs qui imitent le cerveau humain. « On est bons dans les choses qui nous intéressent », glisse-t-il avec simplicité.
Alors professeur de Physique à l’université de Franche-Comté, Laurent Larger devient, en 2012, directeur adjoint, puis de 2017 à 2023, directeur de Femto-ST, le plus grand institut de recherche de BFC, qui se distingue dans des domaines aussi variés que l’énergie, la mécanique appliquée, les nanosystèmes, l’informatique, l’optique, la robotique, ou le temps-fréquence.
Créateur de pont entre l’académique et l’industrie
En 2016, il prend les rênes de FC’Innov, une fondation, lancée en 2013, qui agit comme une passerelle stratégique entre le monde académique et le secteur industriel en occupant un « espace vide » où les technologies innovantes peuvent être dérisquées avant leur commercialisation. À son arrivée, « les caisses étaient vides, il y avait plus que quatre mois de visibilité de salaire », se souvient-il. Avec l’aide de son ancien directeur de thèse, Jean-Pierre Goedgebuer, il redresse la barre en créant un modèle économique stable s’appuyant sur une stratégie duale pour connecter les deux mondes :
- L’Inno Push (Innovation poussée) : FC’Innov identifie des résultats scientifiques prometteurs au sein des laboratoires et finance leur montée en maturité technologique (maturation) grâce à des subventions, sans partenaire industriel identifié au départ.
- L’Inno Pull (Innovation tirée) : à l’inverse, des entreprises viennent vers la fondation avec des problématiques spécifiques (50 % des clients sont des PME). FC’Innov réalise alors des prestations de R&D sur mesure pour répondre à leurs besoins de marché.
« Les deux typologies sont étroitement liées (mêmes personnels), indispensables (économiquement), indissociables (stratégiquement), en lien étroit avec la recherche publique et connectées avec le milieu industriel, affirme Laurent Larger. Au coeur de ce système, les ingénieurs chercheurs jouent un rôle crucial. Ils sont capables de parler à la fois le langage académique et le langage industriel. Ces experts comprennent les contraintes de coût, de qualité et de délais de l’industrie tout en maîtrisant la rigueur scientifique des laboratoires ».
La fondation sert également d’incubateur technique pour les start-up issues de la recherche. Depuis 2024, un pôle mécénat renforce ce lien en finançant des chaires d’excellence. Parmi les grandes réussites de FC’Innov, on peut citer le projet Uliss, un oscillateur cryogénique ultra-stable unique au monde. « c’est comme si vous mesuriez la distance Terre/lune à un cheveux près », précise Laurent Larger. Côté santé, FC’Innov travaille à la montée en maturité technologique des procédés de bioproduction des Cart-T Cells avec la société Cellquest, l’unité de recherche en santé Right et le centre de R&D Bio Noveo.