et de l’agriculture périurbaine. Il présidera les 4e Assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation, les 21 et 22 septembre à Dijon. (Crédit : JDP.)
Des bactéries du sol aux cantines scolaires de la métropole dijonnaise, il existe un fil invisible que Philippe Lemanceau déroule depuis près d’un demi-siècle avec la ténacité paisible d’un chercheur et une passion chevillée au corps. Vice-président de Dijon Métropole délégué à la biodiversité, à la transition alimentaire et à l’agriculture urbaine, il s’apprête à présider, à Dijon, les 4e Assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation les 21 et 22 septembre prochains. Mais avant les réunions institutionnelles et les négociations européennes, le parcours de cet homme de 70 ans est d’abord guidé par une double exigence constante : « Depuis le début de ma carrière, je me suis toujours autant intéressé aux aspects d’environnement qu’à leurs pendants sociétaux ».
Philippe Lemanceau fait ses armes à l’Ecole nationale d’ingénieur des techniques horticoles (ENITH) d’Angers comme élève ingénieur fonctionnaire. Le jeune étudiant affiche déjà une sensibilité singulière en voulant organiser une conférence sur l’agriculture biologique avec une poignée de camarades. La réponse du corps enseignant d’alors est sans appel : « En prenant ce chemin vous perdez votre objectivité scientifique, m’ont-ils dits. C’est un clin d’oeil, ça prête à sourire, mais on voit que les choses ont quand même évolué... ». Diplômé en 1978, il enseigne pendant deux ans dans un collège horticole près de Colmar la floriculture et la protection des cultures. En 1980, sollicité par un ancien professeur, il revient à l’ENITH d’Angers comme assistant en productions légumières pour sept années. Loin de s’enfermer dans les laboratoires, il prend à la même époque la présidence d’une Maison des jeunes et de la culture dans un quartier populaire angevin. Cet ancrage social marque durablement sa conviction que l’écologie ne peut se dissocier des réalités humaines.
Désireux de reprendre des études supérieures, il s’intéresse aux recherches émergentes aux États-Unis sur les bactéries du sol capables de stimuler la croissance des plantes et de les protéger des maladies. Une rencontre scelle son destin scientifique : lors d’un cours dispensé par Claude Alabouvette, directeur de recherche de l’Inrae à Dijon, Philippe Lemanceau est subjugué par son exposé sur des sols naturellement résistants aux agents pathogènes. « En l’écoutant, j’ai été immédiatement fasciné. À la fin du cours, je lui ai demandé s’il était possible, par chance, de pouvoir faire une thèse de doctorat sous sa direction ». Un défi qu’il relève tout en conservant son poste d’enseignant à Angers. À l’issue de sa thèse, Philippe est ainsi recruté en 1987 à l’Inrae comme chargé de recherche, afin d’étudier la contribution des micro-organismes du sol à la santé des plantes et à leur adaptation aux stress biotiques et abiotiques.
« Pour que la transition agroécologique se fasse, il faut aussi une évolution de nos modes de consommation : le mieux manger doit promouvoir le mieux produire et réciproquement. »
En 1990, il part en post-doctorat pendant un an et demi à l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas. L’immersion dans cet environnement international très dynamique constitue une révélation : « Pour moi, ça a été une ouverture formidable. Avec un brassage de doctorants et de post-doctorants étrangers, et le constat que les chercheurs néerlandais avaient avaient l’habitude, peut-être plus que nous, de valoriser leurs recherches sous forme de publications internationales ».
À partir de 2008, il anime ainsi au sein d’une opération structurante une dynamique collective visant à mobiliser des expertises sur les sols, mais également en génétique et écophysiologie végétale, en écologie végétale, en agronomie, initialement distribuées dans quatre UMR et une unité expérimentale. Le défi est avant tout humain : « Il s’agissait de faire travailler ensemble des gens intelligents, plein de connaissances, mais qui n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble et dont certains vocables n’avaient même pas le même sens ». Ce premier rapprochement fructueux aboutit à la création en 2012 de l’UMR Agroécologie, qui regroupe : agronomie, biologie des sols, génétique et écophysiologie des légumineuses, travaux sur les adventices et écologie du paysage, et qu’il dirige pendant deux mandats.
Soucieux de ne pas enfermer la science dans une tour d’ivoire, il met en place au sein de l’UMR un comité scientifique innovant, intégrant non seulement des universitaires de renom, mais aussi un éthologue des sciences, une représentante de France Nature Environnement (FNE) et des économistes-sociologues... Un constat fondamental s’impose alors à lui : alors que ses équipes mettent au point des innovations majeures sur les légumineuses, les surfaces cultivées dans les champs n’augmentent pas. « Je me suis dit : si l’on veut que ces innovations passent, il faut qu’il y ait une demande. Pour que la transition agroécologique se fasse, il faut qu’il y ait aussi une évolution des modes de consommation ».
De la paillasse à la métropole
Lorsque l’État lance l’appel à projets « Territoires d’innovation de grande ambition » (Tiga), le chercheur s’associe à la métropole en assurant la coordination scientifique, entre 2017 et 2020, du projet Territoire d’innovation « Dijon, alimentation durable 2030 ». Cette expérimentation grandeur nature a pour vocation à démontrer que la transition agroécologique et alimentaire est possible. Avec les services de la Métropole et les acteurs du territoire, il élabore le leitmotiv du projet dijonnais devenu ProDij : « Mieux manger, mieux produire ». Sa philosophie repose sur une boucle vertueuse : « On commence par mieux manger parce qu’on est sur un territoire urbain. Le mieux manger, c’est consommer de meilleurs produits issus d’une agriculture vertueuse et faire évoluer ses habitudes. De facto, cela génère une demande qui impacte les modes et les types de production. Le mieux manger promeut le mieux produire, et en retour le mieux produire permet le mieux manger ». Retenu en 2019 par l’État et la Banque des Territoires, le programme Tiga mobilise 9 M€ de subventions publiques pour enclencher plus de 30 M€ d’investissements privés.
En 2020, François Rebsamen lui propose d’entrer en politique et d’être présent sur sa liste . Philippe Lemanceau devient alors vice-président de Dijon Métropole, à la Transition Alimentaire. Il s’appuie sur des initiatives pionnières engagées dès 2013 par la collectivité, telles que le rachat stratégique des terres du plateau de la Cras pour préserver le foncier agricole de projets immobiliers et relancer le vignoble dijonnais, ou encore la création d’une cuisine centrale préparant 1,2 million de repas par an, pour faire de la restauration collective un levier majeur de transition. Fidèle à sa méthode de « recherche-action », il s’appuie sur une thèse menée par l’Inrae sous la direction scientifique de Sophie Nicklaus pour évaluer précisément l’impact de l’alimentation végétarienne sur la nutrition des enfants, leur appréciation sensorielle, l’empreinte carbone et le coût matière. Cette objectivation scientifique permet à la municipalité et à Franck Lehenoff, adjoint en charge de l’éducation et de la restauration scolaire, d’instaurer sereinement deux repas végétariens hebdomadaires dans les cantines scolaires et de lancer le parcours pédagogique et participatif « Chouette Cantine ». Autre exemple avec la réalisation d’une cartographie de la qualité biologique des sols métropolitains d’une précision unique en Europe, pilotée par le chercheur Lionel Ranjard et le jardin de l’Arquebuse, débouchant sur des projets scolaires et citoyens et la création de la start-up Novasol.
Aujourd’hui vice-président de l’association nationale Terres en Villes et élu référent alimentation pour France Urbaine, Philippe Lemanceau porte ce combat à l’échelle européenne, militant notamment pour adapter la réglementation des marchés publics afin de favoriser l’approvisionnement local. « De la même manière que l’on parle du droit au logement, nous devrions pouvoir faire référence au droit à l’alimentation et à la démocratie alimentaire ». C’est cette vision qu’il insuffle aux 4e Assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation rassemblées à Dijon. Présidant un événement fort de 1.500 participants, 400 intervenants, 85 ateliers, l’ancien chercheur entend faire de ces rencontres un plaidoyer politique puissant. Avec la publication d’une « déclaration des assises » portée par le Comité des Assises, il réaffirme que la transition n’est pas une contrainte, mais une alliance féconde entre la science, les citoyens et les territoires, et qui porte en elle une conviction : « Ce que nous mangeons change le territoire où nous vivons ».