

À Besançon, il incarne la résurrection d’un fleuron horloger régional : la maison Lip. Une marque mythique, fondée en 1867, connue dans le monde autant comme emblème de résistance et d’innovation sociale que pour la qualité de ses montres portées par de grands hommes comme Churchill, le général de Gaulle, Eisenhower ou Bill Clinton. Cet été, il a reçu le prix spécial du jury lors de l’édition 2025 des Talents du Luxe et de la Création.
À interroger Pierre-Alain Bérard sur son parcours, une assertion tombe dès les premiers mots prononcés : son destin n’aurait pas pu être autre. Sa route était toute tracée, avec autant de précision que les précieuses garde-temps dont il est aujourd’hui dépositaire. « Le fait de travailler ou non dans l’horlogerie n’a jamais été une question pour moi puisque je suis vraiment tombé dans la marmite quand j’étais petit comme Obélix », confie-t-il, évoquant une enfance bercée par le tic-tac de premiers mouvements à quartz.
Fils d’horloger, ses premiers souvenirs sont imprégnés de l’ambiance des ateliers, où son père le faisait « faire la sieste sous les établis, les week-ends où ma mère infirmière était de garde. J’ai ainsi toujours su que c’était ça que je voulais faire, si bien qu’aujourd’hui je n’ai pas l’impression de travailler quand je me lève le matin, tellement ce que je fais est autant ma passion que mon travail ».
Pourtant, côté formation, contre toute attente, le chemin ne sera pas celui de l’évidente école d’horlogerie. En lieu et place une plus « sage » école de commerce, celle de Sup de Co Dijon. Un choix qui s’explique par le contexte de l’époque : « On est fin des années 1990, début des années 2000. On sortait de la crise du quartz. Les montres mécaniques et celles à complication étaient dans le dur, la plupart des grandes maisons horlogères menaçaient de disparaître. Ainsi, mes parents, pragmatiques, ne me poussèrent pas vers l’horlogerie, estimant que c’était un métier trop risqué ».
Diplôme en poche, son premier emploi le mène en 2004 chez une petite entreprise bisontine du nom de Carpe Diem, spécialisée dans les montres publicitaires utilisées par les entreprises comme objets cadeaux ou promotionnels. En 2010, Carpe Diem est intégrée à l’entreprise familiale, la Société des montres bisontines (SMB), dirigée par son père, le propriétaire partant à la retraite. Pierre-Alain Bérard rejoint alors SMB en tant que responsable export. Il s’occupe de marques comme Go Mademoiselle, Certus, et la licence Daniel Hechter, principalement sur la zone euro. C’est en 2013 que sa « bonne étoile » frappe à la porte. Le propriétaire de Lip approche SMB. « C’est un truc qui vous tombe dessus une fois dans une vie », confie-t-il, soulignant qu’une telle opportunité était « quelque chose de complètement inespéré ».
Après d’âpres discussions et négociations, un accord est scellé en 2014 : une utilisation de la marque sous licence pendant cinq ans, suivie d’un leasing de même durée avec option d’achat. Cette approche progressive satisfaisait à la fois à la réticence du propriétaire, qui dans un premier temps ne souhaitait pas vendre, et à la prudence de son père, qui ne « voulait pas mettre en péril l’entreprise familiale par un rachat précipité », notamment au regard des investissements industriels nécessaires. « La construction du premier atelier, le matériel et le recrutement de personnel ont représenté un investissement d’1 M€. Une somme extrêmement lourde pour une PME comme la nôtre. » Par la suite, le bâtiment actuel a même dû être agrandi d’un étage pour accueillir les nouveaux ateliers de fabrication et d’assemblage.
« Pour réussir la renaissance de Lip, l’humilité est essentielle face à une marque de plus de 150 ans »
À l’arrivée de Lip chez SMB en 2014, Pierre-Alain Bérard devient directeur général de la société et prend la direction totale des opérations sur Lip. Très vite, sa relation avec la marque dépasse le simple cadre professionnel. « C’est une marque qui ne laisse personne indifférent et j’avoue en être tombé amoureux. » Dès lors, chaque décision est prise « avec le plus grand des respects, en veillant à honorer la mémoire des anciens qui ont travaillé pour Lip, à ne pas abîmer la marque, son image sur le long terme ». Une humilité qu’il qualifie d’« essentielle face à une marque cent-cinquantenaire dont je me considère aujourd’hui comme le garant, le gardien d’une histoire et d’un ADN uniques ».
Une aventure quasi messianique
Pour Pierre-Alain Bérard, Lip par le passé « n’a pas toujours été traitée comme elle le devait. Nous nous devons d’être dignes des savoir-faire bisontins en travaillant au rapatriement d’un certain nombre d’entre eux. Aujourd’hui, l’entreprise assemble les montres et fabrique des pièces de mouvement exclusives à la marque qui n’étaient plus fabriquées en France. Ce processus a nécessité trois ans et demi de travail avec l’école d’ingénieurs bisontine Supmicrotech. Nous avons ainsi donné naissance au calibre R26, le premier mouvement à remontage automatique de manufacture de la Maison depuis Fred Lip ». Petit à petit Lip redevient ainsi de plus en plus bisontine. Une relocalisation réalisée « dans la limite de nos moyens, défend Pierre-Alain Bérard. Nous n’avons jamais risqué la survie de l’entreprise en investissant trop gros, trop lourd, trop tôt », insiste-t-il, décrivant une « gestion en bon père de famille ».
Le retour de Lip sur le marché a été soutenu par la présence historique de SMB, qui a permis de gagner la confiance de revendeurs majeurs comme Maty à Besançon, « qui a cru en nous dès le début ». Le marché export japonais a également été un succès rapide, grâce à la reconnaissance de la marque là-bas. La croissance, bien que constante – « tous les ans, on est allé chercher un million de plus » – est un « long chemin, loin des envolées de la tech. On vise 10 M€ cette année, sachant que l’on est parti de zéro il y a 12 ans ».

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Pour l’avenir, Pierre-Alain Bérard souhaite « continuer autant que possible de faire revenir les savoir-faire sur Besançon » et « ouvrir d’autres marchés », ciblant notamment l’Italie et les États-Unis. Sur un point, il reste catégorique : pas de montres connectées. « Ça n’aurait aucun sens que Lip fasse de telles montres. C’est pas notre place. Lip, c’est le caractère patrimonial et la réparabilité. Ce sont des montres conçues pour durer au moins la durée de votre vie ». Aujourd’hui Lip est reconnue pour sa francité, les grands noms qui l’ont portée comme Churchill ou le général de Gaulle, ses grands classiques comme les montres aviateur et ses innovations techniques historiques (les premières montres à pile). « Des innovations que nous poursuivons avec la récente Type 14 qui intègre un système de repère horaire caché sous la lunette, permettant diverses fonctions pratiques, tout en restant mécanique, solide et réparable ». Plus qu’un simple travail, c’est une mission pour lui et ses équipes : « Chez SMB, nous sommes vraiment très très fiers d’avoir ramené la marque ici. Ce qu’on fait, ça a du sens. On est loin des “bullshit jobs” ! ».