Invités / Entretiens

Aline Franz

Des jeux qui n’oublient personne

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Photo de Aline Franz
Aline Franz a opéré un virage professionnel complet, renonçant à son travail d’infirmière pour créer des jeux adaptés au plus grand nombre. Crédit : Antre Gobelins.

« Gamine, quand ma mère avait un rendez-vous, elle me laissait à ma tante, secrétaire médicale. Je me souviens que je pouvais jouer avec la machine à écrire et les Stabilo. Ça m’a donné l’envie de faire le même métier », raconte Aline Franz. Arrivée en Saône-et-Loire à 14 ans, elle a donc passé un bac sciences médico-sociales à Chalon-sur-Saône et entre très vite dans la vie active comme secrétaire médicale mais aussi en tant qu’assistante dentaire ou assistante vétérinaire. Ces expériences professionnelles traduisent son goût de venir en aide. « Ma mère était aide-soignante », précise la dynamique quarantenaire aux cheveux courts. En 2009, elle intègre l’école d’aide-soignante du Creusot avec l’envie d’évoluer dans sa carrière alors que plus jeune elle se montrait réticente à planter une aiguille dans un bras. De 2010 à 2012, elle exerce principalement en Ehpad avant de repartir sur les bancs de l’école d’infirmière jusqu’en 2015.

Des expériences fortes

Diplômée, elle intègre l’hôpital du Creusot où elle utilise ses compétences au sein de différents services, au gré des besoins. « Je travaillais surtout de nuit. C’est un monde à part qui enseigne la débrouillardise. » En 2018, Aline Franz rejoint le centre hospitalier de Sevrey au sein de l’unité de psychiatrie. « J’avais une appétence pour cette spécialité alors j’ai saisi l’opportunité qui s’est présentée. » En 2020, nouveau changement puisque l’infirmière décide de poursuivre en milieu carcéral. « J’avais fait un stage qui m’avait donné envie d’y travailler. C’est un univers qui véhicule beaucoup d’a priori et même si ce ne sont pas des enfants de cœur, on y trouve des gens vulnérables, de la misère sociale et beaucoup à faire. »

Tourner la page

Malheureusement, son métier a fini par peser trop lourd dans la vie d’Aline Franz qui fait un burn-out en 2023. « Je ramenais trop de choses à la maison et mes proches n’étaient pas rassurés de me savoir dans cet univers. Avec en plus la situation des personnels médicaux, je voulais couper et ne plus travailler avec des gens. » Pendant plusieurs semaines, elle réfléchit et décide de démissionner.

En parallèle, son conjoint Sébastien, dirigeant de la société Modelage Leme à Crissey, inquiet de la voir en difficulté, lui propose de le rejoindre en attendant de trouver ce qu’elle voudrait faire. À ses côtés, elle découvre ses derniers équipements dont une machine de gravure laser qui lui ouvre un nouveau champ des possibles. « J’ai compris que je pouvais développer des choses, notamment dans l’univers du jeu. »

Une nouvelle façon d’aider

Épaulée par son compagnon, en septembre 2023, Aline Franz conçoit un premier jeu totalement recyclable, un memory. Un deuxième jeu voit ensuite le jour, puis un troisième. « Nous voulions aider les gens à revenir au palpable, aux jeux manuels pour encourager les jeunes notamment à lâcher les écrans. » Pour concevoir ses jeux, l’ancienne infirmière choisit de n’utiliser que de la matière première locale. « Nous collaborons avec une scierie située à cinq kilomètres tandis que le plexiglass vient de Dijon. »

« Nous voulions aider les gens à revenir au palpable, aux jeux manuels pour encourager
les jeunes notamment à lâcher les écrans. »

Pour les vendre, Aline Franz et l’équipe du Modelage Leme mettent en ligne un site internet en novembre 2023 et se font une place sur les réseaux sociaux sous le nom de l’Antre Gobelins. Aline Franz se lance aussi à l’assaut des marchés de Noël, démarche les écoles, centres de loisirs et Ehpad avec ses premiers jeux. Les efforts paient tandis que son expérience de la psychiatrie combinée à celle d’un membre de la société, lui-même porteur de handicap, conduisent à imaginer toujours plus de jeux adaptés au plus grand nombre. « On nous a fait confiance. Nous avons vendu les premiers jeux, toujours au prix juste, et le bouche-à-oreille a fait le reste. »

Aujourd’hui, l’Antre Gobelins compte près de 100 jeux de société, tous adaptés et modifiables. À partir des modèles existants, la nouvelle branche de la société Modelage Leme répond aux attentes des clients pour modifier des couleurs afin que le jeu corresponde aux daltoniens ou faire varier les tailles pour faciliter l’utilisation par des personnes âgées. « Ma fille de cinq ans est ma beta testeuse. Elle me donne son avis et me permet de voir ce qu’il faut modifier pour un enfant. » Aujourd’hui, l’Antre Gobelins fournit principalement des structures accueillant des jeunes, des seniors ou des personnes en situation de handicap mais 45 % des clients de la société restent des particuliers.

Adapter constamment

Chaque année, l’Antre Gobelins conçoit une dizaine de nouveaux jeux. « Le prochain sera un jeu géant autour d’un jeu de l’oie sur un plateau tournant. » Régulièrement, Aline Franz collabore avec les structures qui utilisent ses jeux pour en imaginer d’autres. À titre d’exemple, elle évoque celui du Lynx repensé pour les personnes âgées. « Nous avons mené un brainstorming avec les résidents de l’Ehpad pour savoir ce qu’ils voulaient voir sur le jeu. Ils n’ont pas manqué d’idées ! »

La conceptrice a donc intégré Dalida, Bourvil, un poêle à bois ou encore une Méhari au plateau de jeu. « Cette nouvelle version a réuni plus de personnes, créer du lien, éveiller des souvenirs… » L’Antre Gobelins a également créé une version de Memory inspirée des spécialités patrimoniales et gastronomiques de Bourgogne. Et si l’un des joueurs venait à égarer une pièce, pas besoin de mettre le jeu au placard ni de le racheter, Aline Franz, dans une volonté anti-gaspillage et contre la surconsommation, propose de refaire la pièce manquante. Une démarche globale saluée du trophée de l’inclusion décerné par le département de Saône-et-Loire en 2025.