Quentin Fillon Maillet
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Quentin Fillon Maillet

L’obsession des sommets

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Quentin Fillon Maillet
Quentin Fillon Maillet a remporté les deux relais (mixte et masculin) ainsi que le sprint et a fini troisième lors de la mass-start des Jeux Olympiques d’hiver à Milan Cortina. (Crédit : JDP.)

Dans le Haut-Jura, on apprend tôt à aimer le froid, la neige… et l’effort. C’est dans ce décor que grandit Quentin Fillon Maillet, né à Champagnole en 1992. Un terrain de jeu grandeur nature où il passe son enfance dehors, entre skis, vélo et longues journées à respirer l’air des montagnes. Ici, rien ne se fait dans le bruit. On avance, on répète, on construit. Le biathlon arrive à l’adolescence. Un mélange un peu étrange, à première vue, skier vite… puis s’arrêter pour tirer. Mais très vite, ça colle. Et surtout, ça le passionne. Dans ce sport de précision et d’endurance, il trouve un équilibre qui lui ressemble. Une exigence complète, physique et mentale.

Rien ne se fait en un jour pour autant. Le Jurassien construit sa carrière patiemment, sans brûler les étapes. IBU Cup, Coupe du monde, premières places d’honneur… Il apprend, il progresse, il encaisse aussi. Une montée en puissance discrète, presque silencieuse. Avec le recul, lui-même en mesure l’ampleur. « Quand j’étais petit, j’ambitionnais de devenir un bon biathlète. Mais à ce point-là, c’est un peu inespéré », confie-t-il. En revanche, un certain nombre de fondements est déjà bien présent dès l’enfance. « J’ai ces valeurs depuis tout petit, qui me permettent d’avoir une certaine stabilité », explique-t-il. Une stabilité dans l’effort, dans la manière d’aborder les courses, mais aussi dans la capacité à durer.

Car le biathlon, chez lui, n’a jamais été une suite d’exploits isolés. C’est un projet construit dans le temps. Et la fatigue aussi. Une fatigue qu’il connaît bien, et qu’il ne cache pas. « On enchaîne environ 35 courses internationales… On met vraiment notre corps à rude épreuve », raconte-t-il. Jusqu’à parfois toucher ses limites. « J’ai la sensation d’être malade tellement je suis fatigué. » Mais c’est aussi dans cette accumulation que se construit le champion. Celui qui, année après année, affine ses sensations, apprend à gérer, à encaisser, à revenir. Jusqu’à devenir l’un des visages du biathlon mondial. En 2022, il remporte le classement général de la Coupe du Monde. Une récompense de la régularité, plus que du coup d’éclat.

Apprendre, puis exploser

Les Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang 2018 en Corée du Sud ressemblent à un passage obligé. Une première expérience, pas forcément la plus joyeuse. Les résultats ne sont pas au rendez-vous, et surtout, des drames dans sa vie personnelle viennent bousculer le sportif. À ce moment-là, le biathlon passe presque au second plan. Ces moments-là ne se racontent pas toujours en détails. Mais ils laissent une empreinte. Une manière différente d’aborder la suite. De relativiser, peut-être. Ou de s’accrocher autrement. Quatre ans plus tard, le décor change complètement. Aux Jeux olympiques d’hiver de Pékin 2022, Quentin Fillon Maillet sort une quinzaine presque irréelle… Cinq médailles, dont deux en or. Une régularité impressionnante, une sérénité bluffante, et cette capacité à ne jamais lâcher. Il devient, grâce à cette performance, le premier athlète français à gagner cinq médailles aux JO d’hiver. « Je pars toujours avec une forte envie de gagner », explique-t-il. Et même quand le scénario lui échappe, il s’accroche, « Même si ça paye assez rarement, quand ça paye, ça fait vraiment du bien. » À Pékin, ça a payé souvent…

« Pourquoi je m’arrêterais ? J’aime ce que je fais...et j’aime encore plus gagner ! »

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la performance, mais la manière. Une capacité à rester dans sa course, quoi qu’il arrive. À accepter l’imperfection pour mieux avancer. « Sur certaines courses, le tir n’était pas parfait, mais la forme physique était excellente », se souvient-il. Pourtant, ces Jeux restent aussi particuliers. Le Covid, l’absence de public, une atmosphère presque irréelle. « Je ne me suis pas rendu compte de la force de mes résultats sur le moment », reconnaît-il. Il faudra attendre le retour en France pour mesurer l’impact. « Voir la place … remplie, les gens, les émotions… c’est là que j’ai compris. » Ces Jeux-là changent tout. Le biathlète solide devient une figure majeure du sport français.

Viser juste, encore et toujours

Arrivé aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026, le Jurassien n’est plus une surprise. Il est attendu. Observé. Presque traqué. Mais avec l’expérience, la pression se transforme. « Je suis pris par le stress, parce que je connais les enjeux, mais j’y vais surtout avec beaucoup d’envie », explique-t-il. Une tension maîtrisée, presque apprivoisée. Et pourtant, il répond présent. Encore. Quatre nouvelles médailles viennent s’ajouter à sa collection. Le total grimpe à neuf, dont cinq en or. Résultat ? Quentin Fillon Maillet devient le sportif français le plus titré de l’histoire des Jeux olympiques. Rien que ça. Mais lui préfère relativiser. « Les médailles, c’est 0,1 % du projet », glisse-t-il. Ce qui compte vraiment ? L’entraînement, les efforts, les détails du quotidien. « J’aime vraiment tout l’ensemble. L’entraînement, la discipline, tout ce qui englobe la performance. »

À 33 ans, il continue d’avancer avec la même logique. « Je m’entraîne comme si j’avais 25 ans, annonce-t-il, avec l’expérience de quelqu’un de 35 ans. » Un équilibre fragile, mais précieux. Le défi, désormais, est ailleurs aussi. Dans la durée. Dans la capacité à continuer. « Pourquoi je m’arrêterais ? J’aime ce que je fais… et j’aime encore plus gagner. »

Dans sa vie personnelle, les choses évoluent également. Il s’apprête à devenir père. Un changement qu’il aborde avec la même curiosité que le reste : « Une nouvelle vie, un nouveau challenge. » Il sait que tout devra s’adapter. Les entraînements, les déplacements, les absences. « Il faudra trouver des solutions, ne pas faire de compromis », explique-t-il. Mais l’envie, elle, ne change pas. La suite ? Peut-être 2030. Peut-être d’autres médailles, pour aller chercher un dernier record, celui de Martin Fourcade et ses six titres olympiques. Ou simplement le plaisir de continuer. « Si je fais du biathlon, insiste-t-il, c’est pour aller chercher des victoires ! »