Invités / Entretiens

Virginie Mouseler

Initiales Beagles

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Photo de Virginie Mouseler
Virginie Mouseler : « On ne peut pas profiter de la science et la condamner en même temps ; c’est une question d’honnêteté intellectuelle. Mon rôle est de faire savoir que l’expérientation sur les animaux existe pour que les gens se posent des questions. Nous ne sommes pas dans le jugement ou l’hostilité, ce qui nous permet d’ailleurs d’obtenir ces chiens de la part des laboratoires. Je ne pourrais pas les sauver sans cela. » Crédit : JDP.

Sous le bien nommé « arbre de la liberté », six cages dans lesquelles patientent des chiens de race beagle. Avec une infinie douceur, Virginie Mouseler ouvre la première : « Voilà Nicomède, qui a quatre mois... » Son complice, « le stagiaire Bertrand » (rencontré à la vingtaine sur les bancs de l’Essec !) filme la scène. Le chiot est vif, joyeux, et cherche immédiatement le contact. Rien à voir avec Pandora, une chienne de neuf mois qui hésite à sortir de sa cage, et après quelques encouragements de Virginie, ose enfin poser une patte sur l’herbe. C’est la première fois que la Beagle, comme ses congénères arrivés ce jour-là, prend véritablement contact avec le monde ; jusqu’ici ces chiens n’ont connu des hommes que les laboratoires où ils servaient à l’expérimentation.

Le pionnier, Jéronimo

Son premier beagle, c’est dans les bras d’Harrisson Ford que Virginie Mouseler le découvre, dans le film Regarding Henry et reconnaît « le chien imaginaire et à qui je parlais, qui n’était pas sage, qui était rigolo », compagnon inventé d’une petite parisienne grandie sans chien. Elle fonce chez un éleveur et adopte Jéronimo : « Ça a été un amour fou pour moi pendant presque neuf ans mais il avait une grave maladie, il est mort un peu prématurément. Après on est retourné chez ce monsieur et on a pris deux beagles pour qu’ils soient plus heureux et c’est à ce moment-là que j’ai découvert qu’ils étaient utilisés en laboratoire. Je me suis dit, j’essaierai d’en récupérer un, quand j’aurai le temps, quand je serai à la retraite, je ferai ça… Puis en fait, je n’ai pas attendu. J’ai commencé à envoyer des lettres à des laboratoires et j’ai créé l’association en 2016 ». L’association, Beagles of Burgundy, trouve même sa maison, dans l’Yonne, avec des espaces destinés à recevoir les chiens en attente d’adoption. Les clôtures ne sont même pas terminées quand, à Noël 2019, Virginie reçoit enfin d’un laboratoire l’autorisation de récupérer les chiens jusqu’ici systématiquement euthanasiés. Ce moment fondateur reste vif dans sa mémoire : « Je vois un mail arriver et là… j’en pleure encore. Je me suis dit ça y est, c’est vrai, ça commence. » Il faut faire très vite, et le sauvetage ressemble à une épopée : 15 h de route, des cages montées dans la voiture et sur place, trente chiens à récupérer et pas encore de famille adoptante… « On s’est dit : on les prend, on les sauve et on verra après ! », se souvient Virginie Mouseler. Et ils voient, « pour la première fois nos beagles de laboratoire et ça c’était tellement émouvant, cette impression d’avoir un rôle entre la vie et la mort car ces chiens étaient nés pour mourir. »

Montrer la renaissance

Depuis ce sont plus de 660 beagles qui ont été récupérés auprès de laboratoires, resocialisés, stérilisés et adoptés en toute conscience : « Ces chiens ont été conditionnés. Ils sont bien traités pour pouvoir se soumettre sans problème aux expérimentations, parce que les laboratoires ont besoin de chiens coopératifs », rappelle Virginie Mouseler. « Nous voulons leur offrir ce qu’il y a de mieux, et ce qu’il y a de mieux pour eux c’est une présence pour bâtir ce qu’ils ne connaissent pas c’est-à-dire, une relation de confiance et d’affection durable avec un humain. Un chien, ce n’est pas un meuble. On préférera une personne qui vit en appartement mais qui est présente pour le chien, qui le sort, qui passe du temps avec lui qu’une personne qui l’abandonne dans le jardin. Enfin, il faut avoir conscience que c’est un beagle de laboratoire et qu’il était né pour mourir. Il ne faut pas le prendre parce qu’il est mignon, parce qu’on a vu des jolies vidéos. Il faut quand même des gens qui soient un peu renseignés. » Très présente sur les réseaux, l’association Beagles of Burgundy montre en effet quotidiennement la nouvelle vie des chiens avec des séquences d’ouvertures de cages toujours très émouvantes. C’est volontairement que Virginie Mouseler met en valeur leur « renaissance », plutôt que leurs vies passées. Un choix parfaitement lucide et durement éprouvé : « Évidemment à l’origine, j’étais horrifiée et je suis toujours horrifiée par l’expérimentation animale. Mais six mois après avoir ouvert la maison, j’ai eu un cancer du sein. Je me suis dit : je vais bénéficier de la recherche pour sauver ma vie. Est-ce que c’est intellectuellement honnête d’être hostile à la recherche ? J’ai contacté plein de scientifiques. Peu m’ont répondu, mais j’ai pu échanger avec certains. Je leur ai posé des questions, ils m’ont expliqué pourquoi selon eux, c’était nécessaire encore d’avoir un organisme entier pour tester la toxicité de médicaments. Ceux qui m’ont répondu étaient précisément des scientifiques qui voulaient diminuer la souffrance animale, qui était intéressés par le fait d’échanger avec quelqu’un parce qu’il y a beaucoup d’associations qui sont uniquement militantes et hostiles. » L’action de Beagles of Burgundy est d’ailleurs parfois durement attaquée par des défenseurs de la cause animale, l’accusant de se faire « la poubelle des labos » en recueillant les chiens sans évoquer leur souffrance. Mais, rétorque Virginie Mouseler, cette posture volontairement neutre lui permet aussi d’obtenir la confiance de ces mêmes laboratoires et de sauver des chiens promis à coup sûr à l’euthanasie et ainsi donner du sens à leur sacrifice pour la survie de l’humain...

En 2019, après quinze heures de route, « nous voyons pour la première fois nos Beagles de laboratoire. C’était extrêmement émouvant. J’avais l’impression d’avoir un rôle entre la vie et la mort, car ces chiens étaient nés pour mourir. »

Prendre de la hauteur

L’association pourrait suffire à remplir les emplois du temps, mais Virginie Mouseler (et le stagiaire Bertrand !) sont aussi des chefs d’entreprise fort occupés, fondateurs de la société The Wit (World information trancking), cellule de veille mondiale basée à Genève, qui depuis trente ans, propose sur abonnement, à des producteurs et des diffuseurs, de l’information, des études et des mesures d’audience de contenus audiovisuels. Il est probable qu’un format que vous affectionnez sur une chaîne de TV ou les réseaux ait, en premier lieu, tapé dans l’oeil de l’équipe de douze personnes que le duo supervise. Et puisqu’il est question de superviser, impossible d’évoquer Virginie Mouseler sans prendre de la hauteur et parler d’aviation. Elle a passé son brevet de pilote à 21 ans, et vole depuis, seule aux commandes, pour le sud de l’Italie, l’Afrique du Nord, les Alpes, le Cap Nord... « C’est vraiment ma passion, je vole énormément », confie Virginie Mouseler. « De là-haut, tout est propre, tout paraît possible »... Même si on ne voit pas trop ce qui pourrait empêcher celle qui, jeune fille, se voulait aventurière, de réaliser tous ses imaginaires... Ce ne sont pas Nicomède, Pandora, jusqu’au souvenir de Jéronimo, qui diront le contraire !