J’avoue, j’avoue : ces trente dernières années, je n’avais plus trop pensé à Jack Lang. Pour moi, l’oncle Jack était resté le Mitterrand boy trop cool, le ministre de la Culture qui avait sacralisé la Fête de la musique, transformé Paris (le Grand Louvre, l’Arche de la Défense, l’Opéra Bastille, la Bibliothèque nationale de France...) et légalisé les radios libres. Quand j’étais au lycée, Jack Lang c’était une chèvre dans le Bêbête show de Collaro, qui parlait avec une voix de tête, on le voyait sur les tapis rouges toujours collé au train des vedettes. Renaud (un autre truc de ces années) chantait une chanson qui s’appelait Socialiste (à l’époque tout le monde voyait très bien à quoi ça ressemblait un socialiste, on parlait de la gauche caviar, tout ça) et dedans il y avait ces vers :
« Puis elle m’a dit qu’elle avait des relations / Qu’elle était pote avec un pote à Tonton / Qu’elle avait dîné y a un mois chez Jack Lang / Que Guy Bedos avait repris quatre fois de la viande ».
C’est vous dire s’il était célèbre (et mondain) l’oncle Jack.
Du coup, j’avoue, je l’avais oublié, je savais juste qu’il s’était trouvé un matelas en or massif incrusté de petits diamants à la direction de l’Institut du monde arabe, un machin dispendieux financé à 50% par le Quai d’Orsay (salaire brut mensuel : 9.250 € en 2024 selon la Cour des comptes), plus ses retraites de ministres, on ne risquait pas de le voir aux Restaurants du Coeur (encore un truc des années 80 qui existe toujours hélas, mais ça c’est une autre histoire). Et puis et puis... Les Epstein files. Patatras.
Du coup, l’oncle Jack m’est revenu « comme un ouragan » (ouh la ref’ !) et je suis allée voir. La vache. J’ai pris un soleil. D’abord, c’est vrai on avait dit pas le physique mais quand même, il m’a flanqué les foies. Faut vraiment avoir peur d’être vieux pour se ravager à ce point la figure, j’espère qu’il a pas la reconnaissance faciale sur son téléphone sinon une fois sur deux le machin ne doit pas s’ouvrir. Mais passons, moi non plus, j’ai plus l’âge d’être au lycée... non, le vrai malaise, avec l’Oncle Jack, c’est qu’il apparaît au fil des jours et des enquêtes de journalistes (Mediapart) qu’il ne s’est pas contenté de « tomber de l’armoire » en apprenant que son cher ami Epstein était un pédocriminel, mais qu’il l’aurait sollicité, alors que ce dernier avait déjà été condamné et inscrit au fichier des délinquants sexuels aux États-Unis, pour aider au financement d’un film à sa propre gloire.
On croit rêver. Et qu’à 80 baluches, il s’accroche à son train de vie comme une mérule à un plancher, même si, à l’heure où j’écris ses lignes, on est à 48 h d’une convocation au Quai d’Orsay et j’imagine, d’une démission pour protéger l’institution. Moi j’aurais bien aimé que mon oncle problématique fasse montre d’un peu de décence et prenne les devants, pourquoi pas s’excuse et qu’il fasse contrition. Même s’il ne savait pas. OEdipe qui pourtant n’y est pas allé avec le dos de la cuillère s’est crevé les yeux a posteriori quand il a découvert qu’il avait tué Papa et couché avec Maman, alors Oncle Jack je n’avais pas besoin que tu ailles jusque-là, tu t’es assez tailladé la face comme ça, mais au moins un peu de décence, ça m’aurait fait du bien à l’âme et à ma jeunesse, quand je croyais encore que le pire à venir était de rater le bac...