Humeur

Choisir la joie

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Emmanuelle de Jesus
Emmanuelle de Jesus

Une fois n’est pas coutume j’ai pleuré, jeudi 26 février au soir. De joie. Devant la télé, si si. Et pourquoi me direz-vous ? Je vous le dis. Grâce à Benjamin Lavernhe. Mais c’est qui, me direz-vous ? Je vous le dis. Benjamin Lavernhe est acteur, sociétaire de la Comédie française. Abonné aux nominations aux Césars et aux Molières sans avoir jamais reçu de statuette, il a été choisi, comme il l’a expliqué lui même, par l’Académie des Césars, qui l’a pris en pitié et proposé d’être le maître de cérémonie, sympa ! ce jeudi soir donc, où il était question de remettre un César d’honneur à Jim Carrey. Et là ! Benjamin Lavernhe, à deux doigts de pleurer quand même devant l’immense acteur américain, a livré une performance incroyable en reprenant son personnage de super-héros irrévérencieux dans The Mask. Sketches, apostrophes au public, chorégraphies endiablées, tout y était et c’était splendiiiiiiide, et j’ai pas pu m’empêcher, moi, la chiale donc. Mais pourquoi, me direz-vous ? Je vous le dis.

Il y a des mythologies dans toutes les familles ; dans la mienne, The Mask est au Panthéon. Mon frère, ma soeur et moi avons atteint l’âge où on commence à comparer nos points retraite mais collez-nous devant The Mask (sorti en 1994 !) et on vous récite le film, en canon, à la réplique près. Or, la première fois que j’ai vu Lavernhe, cétait dans Le goût des merveilles. Un joli film, délicat, dans lequel il était un autiste Asperger qui s’inscrustait dans la vie d’une veuve en train de perdre le fil, jouée par Virginie Efira. Depuis, je le guettais du coin de l’oeil, ce type qu’on ne retrouve pas à l’affiche tous les mercredis, ce type pas tapageur, mais intense. Alors le voir faire le clown devant Jim Carrey pour lui rendre hommage, je ne sais pas, ça m’a fait une grande houle de bonheur en-dedans. Je me suis dis, tiens, et pourquoi pas ? Malgré les horreurs, malgré les guerres, malgré les grandes gueules terrifiantes qui balancent des bombes et envoient les gosses à la boucherie, malgré le monde qui donne envie de hurler, et si on pouvait choisir les gens pas tapageur mais intenses, si on pouvait choisir la joie ? J’en étais là de mes petites discussions avec moi-même quand je me suis souvenue que ces mots-là ne sortaient pas de nulle part : mon cerveau plein de malice les avait sortis d’un Télérama tout frais encore où celle qui déclare avoir choisi la joie s’appelle... Gisèle Pelicot. Qui, de victime a décidé, c’est le titre de son livre, d’être heureuse. C’est peut-être aussi pour ça, cette grosse émotion devant Lavernhe : la reconnaissance à je ne sais qui de faire partie de cette grande famille humaine qui, entre le pire et le désespoir, peut aussi choisir la voie du bonheur. Malgré la crasse, malgré la douleur, malgré le deuil, malgré ce que Saint François de Sales appelait « l’hommerie », que j’interprète comme l’exact contraire de l’humanité, cela fait du bien, dans toute cette noirceur, de choisir la lumière et la joie.