Dans une récente interview chez nos confrères de Télérama, le scénariste Xavier Dorison (lisez Le château des animaux chez Casterman, magnifique saga inspirée par La ferme des animaux de Georges Orwell, pour vous rendre compte de la maestria du bonhomme), parlait du pouvoir de la littérature d’anticipation dont les grands auteurs avaient su dessiner, des décennies avant aujourd’hui, les contours de notre présent. « Le monde dans lequel nous vivons a été imaginé au début du XXe siècle, de même qu’il n’y aurait pas eu de Révolution sans les Lumières, ni de sous-marin sans Jules Verne. Malheureusement, pour le moment, nous n’avons pas encore rêvé le monde de demain, on se contente de le cauchemarder », dit Dorison. Pas mal.
Alors en ce début d’année 2026, cette année qui, comme une fiancée sinistre, s’avance déjà la robe ensanglantée par les conflits, le fanatisme, l’accident tragique (les malheureux fêtards de ce bar en Suisse) je voudrais donc faire un rêve pour notre futur à tous, Terriens d’une seule planète, nous qui semblons oublier que notre destin est lui aussi unique.
C’est beau un rêve. C’est en rêvant tout haut que Martin Luther King a lutté pour les droits civiques aux États-Unis. Mon rêve, « étrange et pénétrant », comme l’écrivait Paul Verlaine, mon rêve à moi, est que nous autres humains, au lieu d’ajouter du malheur au monde, nous l’apaisions.
Je rêve que nos dirigeants politiques, agités par leurs fantasmes de chefs de guerre, délaissent leurs passions morbides et aillent jouer les généraux aux échecs ou au go - l’exercice du pouvoir est une chose trop sérieuse pour la laisser aux mains de gugusses qui envoient les gosses des autres à la boucherie pour se sentir invulnérables.
Je rêve que des conseils d’administration implacables écartent sans trembler les dirigeants d’entreprises mégalomanes, ceux qui sacrifient sans scrupules des milliers d’emplois pour satisfaire des fonds de pensions et de lointains actionnaires en se gavant au passage de dividendes indécents. Qu’ils se rassemblent pour des parties de Monopoly, ils s’exciteront sans nuire avec des billets de banque de même valeur que leur morale.
Je rêve que les journalistes courtisans, qui excrètent la xénophobie et les fake news, si prompts à flatter les puissants et à écraser les faibles, se retrouvent du jour au lendemain aphones et affublés de doigts mous comme des saucisses knackis leur rendant impossible l’usage des claviers et de leurs téléphones portables, évitant du même coup de jalonner médias et réseaux sociaux des excréments qui leur servent de pensées.
D’une manière générale, je rêve que tous ceux qui font du vivant en général et de l’humanité en particulier une variable d’ajustement au service de leurs ego boursouflés, de leurs croyances putréfiées et de leurs peurs érigées en principes moraux, soient cantonnés à la seule place qui leur convienne : au coin du zinc, un verre de quelque chose de fort à la main, pour qu’au moins leur connerie régale les autres consommateurs, comme dans les bars à Groland.
Je rêve enfin que la seule et unique règle qui guide nos représentants - car rien de plus éloignée de mon rêve que la tentation ochlocratique - soit la survie de notre espèce, sur notre pauvre planète bien esquintée par les excès des malfaisants cités plus haut. Ça fait Bisounours comme rêve, mais je vous garantis qu’il faut bien plus de courage, de diplomatie et de compromis, de sagesse et de volonté pour faire advenir la paix que pour provoquer la guerre. Et peut-être que si on était nombreux à rêver d’un monde plus juste, plus propre, plus moral et plus ouvert, sans concours de celui qui a la plus grosse fortune, le dieu le plus étincelant, ou qui inspire la plus grande terreur, on irait acheter une tonne de jeux d’échecs et de Monopoly, et on se porterait bien mieux sur une Terre qui soufflerait un air moins vicié qu’aujourd’hui...