Humeur

IApocalypse

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Emmanuelle de Jesus

Force m’est de constater que face au monde de la tech, des geekos hallucinés, de l’IA et des algorithmes, j’ai l’oeil rond et le cerveau en PLS, telle la poule trouvant un couteau, comme dit le proverbe. Sauf que n’étant point gallinacée, je sais que ledit couteau n’est pas seulement un objet brillant et étrangement attirant, mais aussi le moyen le plus certain de m’infliger quelques dégâts. Donc, contrairement à la poule, je me méfie un peu plus.

C’est dans cet état d’alerte que m’a trouvée cette histoire toute récente qui a buzzé sur les réseaux. Tenez-vous à la barre, on traverse l’Atlantique, bim, on est à Miami Beach, Floride, siège social de Delphi Podcast, production de Delphi Digital, « cabinet de recherche et fonds de capital-risque dans l’univers de la blockchain, du Web3 et de l’intelligence artificielle ».

Le 9 octobre dernier, entre deux blablas, l’un des débateurs raconte avoir dîné la veille avec un chercheur de chez Anthropic, la société qui développe l’IA Claude. Entre un avocat crevette et le crabe (je dis ça, je n’y étais pas mais ça me semble assez coller avec Miami Beach), le chercheur a déclaré très sérieusement qu’il « profitait à fond de ses six derniers mois ». J’imagine assez le froid autour de la table, et le chercheur d’insister : chez Anthropic, cette vision est assez partagée. Oups.

Le podcast mis en ligne, la communauté s’est affolée : entre les prophètes de l’Armageddon augmentée, les rationnels expliquant que le type voulait en réalité dire par là que l’intelligence collective humaine serait dépassée dans ce laps de temps par les IA, modifiant par là la société telle que nous la connaissons (une nouvelle révolution industrielle en somme), et les tenants de la psychologie expliquant que la culture d’entreprise des géants de l’IA pousse ses employés à se prendre pour Dieu en poussant la métaphore apocalyptique un peu loin, il y avait de quoi choisir son camp.

Le plus inquiétant dans l’histoire ? Ces géants savent qu’ils tambouillent de l’inconnu, mais ne peuvent pas s’arrêter parce que les Chinois ne s’arrêteront pas, eux. Et puis, il y a des actionnaires, tout ça...

En général, quand elle a fini de picoter le couteau et de constater s’il n’y a pas plus intéressant ailleurs, la poule lève la queue et puis ça va, comme dans la chanson. Je crains que nous n’ayons même pas ce choix, car pour nous, l’IA n’est pas cet objet brillant et étrangement attirant tombé dans le poulailler : elle EST le poulailler. Avec ses grillages en forme d’algorithmes, sa nourriture soigneusement calibrée et son portail qui s’ouvre et se ferme selon la loi de l’éleveur, pardon, des développeurs.

Et nous, pauvres utilisateurs, ne sommes dans ce monde-là pas seulement les dindons de la farce, mais aussi la farce dont nous nourrissons les serveurs, lesquels nous resservent à leur tour ce que nous leur aurons si bien servi. Vertigineux, non ? À ce rythme-là, six mois me semblent déjà bien longs...