Humeur

La Vérité au Panthéon

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Emmanuelle de Jesus

Mardi 23 juin, l’historien Marc Bloch (et son épouse Simonne Vidal) auront fait leur entrée au Panthéon, ce qui nous fera une sixième cérémonie pour Emmanuel Macron qui a déjà ainsi honoré Simone Veil (avec son mari Antoine), Maurice Genevoix, Joséphine Baker, Missak Manouchian (et son épouse Mélinée) et Robert Badinter.

Soyons honnêtes : à moins d’être un fervent lecteur des Annales d’histoire économique et sociale par icelui créées, historien ou universitaire, peu d’entre nous (j’en suis) connaissent vraiment la figure et l’œuvre de Marc Bloch. Du coup, j’ai glané un peu, ici et là, quelques articles fort bien faits sur le travail dudit. Il en sort, très souvent, les mêmes mots. Intégrité. Morale. Interdisciplinarité. Et par-dessus tout : Vérité.

L’historien qu’était Bloch a passé son existence à traquer la vérité sous les rumeurs, les croyances, les on-dits, faisant triompher la pensée critique et se défiant des faux récits et de la façon dont ils se propagent : « Les fausses nouvelles (...) ont rempli la vie de l’humanité. Comment naissent-elles ? (...) Comment se propagent-elles, gagnant en ampleur à mesure qu’elles passent de bouche en bouche ou d’écrit en écrit ? Nulle question plus que celle-là ne mérite de passionner quiconque aime à réfléchir sur l’histoire ». Le succès de la fausse nouvelle, pose Marc Bloch, s’explique parce qu’en elle « inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes leurs émotions fortes ».

Tout en se gardant d’anachronismes, la pensée de Marc Bloch - et Emmanuel Macron y a songé avant moi - s’applique douloureusement à notre époque où la « fake news » a la même valeur qu’un fait scientifique, pourvu qu’elle satisfasse les plus bas instincts de la populace. Vétéran des deux guerres, Résistant, assassiné par la Gestapo, le Juif Bloch ne savait que trop qu’un faux récit peut coûter la vie et combien l’illogisme d’un bouc émissaire est plus efficace pour prétendre soigner les maux de la foule que la recherche de leurs causes profondes.

Le bouc émissaire (les « indésirables »), en 1940, était le Juif et l’apatride. Le bouc émissaire en 2026 est l’immigré et sa descendance (française pourtant...) et le « migrant » à qui l’on dénie sa véritable nature d’« exilé ». Le passé nous a enseigné ce que la fracture entre communautés érigée en programme politique a donné comme régimes : fascisme, nazisme, collaboration..., prospérant sur les haines imbéciles et les mensonges d’État.

Or, voici ce qu’écrivit Marc Bloch le 18 mars 1941 dans son « Testament spirituel » (texte rédigé le 18 mars 1941, publié dans Annales d’histoire sociale, 1945/1, p. 6-9) : « Je me suis, toute ma vie durant, efforcé de mon mieux vers une sincérité totale de l’expression et de l’esprit. Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelque prétexte qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme. (...) Je souhaiterais volontiers que, pour toute devise, on gravât sur ma pierre tombale ces simples mots : Dilexit veritatem », c’est-à-dire : « Il aima la vérité ».

Un peu de vérité au Panthéon, en ce temps où les fausses nouvelles règnent sans partage, voilà qui réconforte. Même si je crains que l’ochlocratie et ses faux prophètes adeptes des vérités alternatives ne fassent, hélas, bien plus de bruit que cette cérémonie...